Le jour où Pékin a redessiné la carte du monde
Le 23 octobre dernier, Xi Jinping n’a pas seulement dévoilé un programme économique : il a présenté une vision géopolitique totale, un plan pour les cinq prochaines années qui engage la Chine jusqu’à 2030 et trace les contours du monde d’après.
Chaque mot pesé, chaque chiffre millimétré : le 15ᵉ plan quinquennal chinois n’est pas un rapport, c’est un manifeste.
Un texte de 400 pages qui mêle économie, technologie, écologie, diplomatie, défense et idéologie — une architecture stratégique d’une précision redoutable.
️ De la planification à la prédestination
Depuis 1953, la Chine se fixe tous les cinq ans une feuille de route impérative. Ce rituel, hérité du maoïsme, est devenu la colonne vertébrale d’un capitalisme d’État d’une efficacité clinique.
Le Parti y fixe tout :
- les priorités nationales,
- la répartition des ressources,
- les objectifs de production,
- les lignes rouges politiques.
Mais contrairement à l’économie de marché occidentale, le profit n’est pas une fin, c’est un levier. Dans la Chine planifiée, l’économie sert la stratégie, pas l’inverse.
Ce 15ᵉ plan (2026-2030) vise à sculpter un nouvel ordre mondial autour d’une Chine autonome, connectée et technologiquement hégémonique.
⚙️ Les cinq axes du nouveau plan chinois
1. Rebâtir l’économie intérieure
Le cœur du plan est la “circulation interne” : relancer la consommation domestique, stabiliser la dette des provinces et unifier le marché intérieur pour fluidifier les échanges.
L’objectif : transformer une économie tournée vers l’exportation en un système autoportant, moins vulnérable aux sanctions et crises extérieures.
2. Conquérir l’autonomie technologique
Semi-conducteurs, intelligence artificielle, robotique, aérospatial, énergies nouvelles : la Chine veut tout produire, mieux et seule.
Le mot d’ordre : qualité.
Pékin veut devenir l’Allemagne de l’Asie, passer du “Made in China” au “Designed by China”.
Les dépenses en R&D dépasseront 3 % du PIB — des centaines de milliards de dollars injectés dans la science et les start-ups publiques.
3. Transformer l’énergie du pays
Le plan consacre un investissement massif dans les énergies propres, la reforestation, les véhicules électriques et l’hydrogène vert.
Objectif : pic carbone avant 2030, neutralité en 2060.
C’est moins un virage écologique qu’un virage stratégique : devenir le fournisseur mondial d’infrastructures vertes.
4. Assurer la cohésion sociale
Pékin promet le plein emploi, la réduction des inégalités, une protection sociale élargie et des incitations à la natalité.
Mais ce socialisme affiché masque une réalité : la surveillance renforcée.
Le Parti se recentre, élimine les cadres jugés corrompus ou infidèles, et confie le pouvoir à une génération de technocrates dociles.
5. Réaffirmer la puissance mondiale
Ce plan ne se limite pas à la Chine. Il étend la toile :
- nouvelles routes de la soie, terrestres et numériques,
- ports, câbles sous-marins, satellites, corridors énergétiques,
- expansion du yuan numérique et des réserves d’or,
- soutien actif aux BRICS face au G7.
Le message est clair : la mondialisation 2.0 sera chinoise — connectée à Pékin, pas à Washington.
Ce que le plan ne dit pas
Derrière les chiffres triomphants, trois stratégies implicites se dessinent :
- Attirer les multinationales avec la promesse d’un marché de 1,3 milliard de consommateurs — tout en siphonnant leur savoir-faire. Création de zones économiques spéciales et assouplissement des restrictions sur les investissements dans divers secteurs, main d’oeuvre qualifiée. Mais réglementations strictes et préoccupations sur la propriété intellectuelle.
- Racheter massivement des PME technologiques étrangères à la recherche de financement, via un fonds de 200 milliards de dollars.
- Conquérir le leadership intellectuel : faire de la Chine non plus l’usine, mais le laboratoire du monde.
Et dans l’ombre, une diplomatie de l’effroi s’étend :
- Soutien actif aux régimes autoritaires (Cuba, Birmanie, Corée du Nord).
- Colonisation interne du Tibet et du Xinjiang.
- Accélération du réarmement naval en mer de Chine.
- Pression croissante sur Taïwan.
- Rivalité assumée avec les États-Unis à travers les BRICS et l’Afrique.
Les chiffres qui parlent d’eux-mêmes
- Croissance visée : 4 à 5 % par an jusqu’en 2030
- PIB visé en 2035 : 31 000 milliards $ (supérieur à celui des États-Unis)
- Budget R&D : 3 % du PIB minimum
- Dépense énergétique verte : plus de 500 milliards $ sur 5 ans
- Objectif carbone : neutralité en 2060
Un autre rapport au temps
Pendant que l’Occident se débat dans ses cycles électoraux de 5 ans, Pékin pense à 30 ans.
Son horizon est 2049, le centenaire de la République populaire.
Et le 15ᵉ plan n’est qu’un jalon — la marche programmée vers la puissance totale : économique, technologique, militaire et culturelle.
Le contraste est saisissant :
- L’Occident débat, la Chine planifie.
- L’Occident promet, la Chine investit.
- L’Occident doute, la Chine exécute.
⚖️ Conclusion : quand la stratégie remplace la politique
Ce plan n’est pas seulement celui d’un pays — c’est celui d’un empire qui s’assume.
La Chine ne réagit plus, elle organise.
Elle ne se défend plus, elle trace la route.
Et pendant que l’Occident tergiverse entre croissance verte et inflation, Xi Jinping a posé les bases d’un monde post-américain.
La question n’est plus : “La Chine va-t-elle dominer le monde ?”
Mais :
Sommes-nous encore capables, en Occident, de penser le futur avec autant de continuité, de méthode et de conviction ?

