Il y a des romans qui distraient. D’autres qui inquiètent. Et puis il y a ceux qui posent une question dont on ne parvient plus à se débarrasser.
En lisant La Femme au dragon rouge de J. R. Dos Santos, une formule m’a particulièrement frappé :
« Utiliser les campagnes pour encercler les villes. »
La référence est maoïste.
Dans la Chine révolutionnaire, Mao Zedong comprend que les communistes ne peuvent pas vaincre leurs adversaires en les affrontant directement là où ils sont les plus puissants : dans les grandes villes. Il choisit donc une autre stratégie. S’implanter dans les campagnes, construire des bases dans les zones où l’adversaire est plus faible, accumuler des forces, modifier progressivement le rapport de puissance et, le moment venu, conquérir les centres urbains.
C’est bien l’une des caractéristiques de la stratégie révolutionnaire développée par Mao. Mais J. R. Dos Santos va beaucoup plus loin. Il pose implicitement une question fascinante : et si la Chine contemporaine appliquait, avec de tout autres moyens, cette même logique au monde ?
Les « campagnes » ne seraient plus les campagnes chinoises. Elles seraient l’Afrique, l’Asie centrale, l’Amérique latine, le Moyen-Orient, les pays émergents. Les armes ne seraient plus les guérillas paysannes. Elles seraient les investissements, les crédits, les infrastructures, les ports, les chemins de fer, les matières premières, les technologies et le commerce. Et la « ville » à encercler serait le centre historique de la puissance mondiale : les États-Unis et, plus largement, l’Occident.
L’hypothèse est spectaculaire. Mais correspond-elle à la réalité ?
Mao : ne pas affronter le fort là où il est fort
La comparaison mérite d’abord d’être comprise correctement. La stratégie de Mao ne consistait pas seulement à conquérir des territoires. Elle consistait à modifier le rapport de force dans la durée. Lorsque l’adversaire est trop puissant, on évite l’affrontement décisif. On cherche les espaces où il est moins présent. On construit ses propres positions. On gagne des soutiens. On accumule des ressources. Et surtout, on attend.
C’est cette dimension qui rend le parallèle avec la Chine contemporaine intéressant. Xi Jinping appliquerait -il un manuel écrit par Mao il y a près d’un siècle ? Pas forcément. L’État chinois conserve une conception du temps stratégique très différente de celle de nos démocraties.
Nos gouvernements raisonnent entre deux élections. Nos entreprises entre deux publications de résultats. Tandis que Pékin peut inscrire ses objectifs dans des horizons de plusieurs décennies.
Ce n’est d’ailleurs pas une supposition. Le Parti communiste chinois fixe officiellement deux grandes étapes : réaliser pour l’essentiel la modernisation socialiste en 2035, puis faire de la Chine, au milieu du siècle, un grand pays socialiste moderne. Ses propres textes évoquent l’objectif d’atteindre un niveau mondial de premier plan en puissance nationale et en influence internationale.
De Mao à Deng : les moyens changent
Il serait pourtant historiquement faux de tracer une ligne droite entre Mao, Deng Xiaoping et Xi Jinping. D’abord, Deng rompt avec une grande partie de la politique économique maoïste. À partir de la fin des années 1970, la Chine s’ouvre aux capitaux étrangers, crée des zones économiques spéciales, accueille les entreprises occidentales, développe ses exportations et introduit massivement les mécanismes de marché.
L’Occident croit alors assister au début d’une transformation qui lui paraît presque inévitable. Le développement économique créera une classe moyenne qui demandera davantage de libertés. L’économie de marché conduira progressivement au pluralisme politique. Et la Chine finira par nous ressembler.
Mais elle ne nous a pas ressemblé. La Chine a adopté une partie des instruments du capitalisme sans abandonner le monopole politique du Parti communiste.
Dans les notes que j’avais prises en lisant Dos Santos, une expression résume remarquablement cette ambiguïté :
« Rond à l’extérieur, carré à l’intérieur. »
Autrement dit : adopter les formes permettant de participer pleinement à l’économie mondiale tout en conservant au cœur du système la prééminence du Parti. C’est précisément l’une des thèses développées dans le roman. Le marché n’a pas absorbé le Parti, c’est le Parti qui a appris à utiliser le marché.
Xi Jinping : le retour assumé du temps long
Avec Xi Jinping, la puissance chinoise entre dans une nouvelle phase. La Chine ne veut plus seulement produire pour les autres. Elle veut maîtriser ses technologies, sécuriser ses approvisionnements, contrôler davantage ses chaînes de valeur, développer ses capacités militaires, réduire les vulnérabilités qui pourraient permettre à ses adversaires de la contraindre. Et accroître son influence internationale.
Les textes officiels chinois sont ici particulièrement instructifs. Le XXe Congrès du Parti communiste a réaffirmé l’objectif du « grand renouveau de la nation chinoise » et la modernisation du pays sous la direction du Parti. Il insiste également sur l’autonomie scientifique et technologique et sur l’accroissement de la puissance nationale.
Il n’est donc nul besoin d’imaginer un mystérieux plan secret. L’ambition chinoise est largement publique. La véritable question est ailleurs : comment cette puissance accumulée sera-t-elle utilisée ?
Les nouvelles « campagnes » seraient-elles le Sud global ?
C’est ici que l’intuition de Dos Santos devient véritablement provocatrice. Depuis le lancement des nouvelles routes de la soie en 2013, la Chine a multiplié les financements et les constructions d’infrastructures dans les pays émergents. Routes. Chemins de fer. Barrages. Centrales électriques. Mines. Télécommunications. Ports.
Pour Dos Santos, cette politique constitue une transposition moderne de la stratégie maoïste : commencer par les espaces périphériques, y développer son influence et modifier progressivement le rapport de force avec le centre occidental. C’est bien ainsi que mes notes de lecture résument la thèse du roman.
La réalité est cependant plus complexe. Il serait caricatural de considérer chaque route construite par une entreprise chinoise comme un instrument de domination. De nombreux pays ont un besoin réel d’infrastructures et trouvent auprès de Pékin des financements qu’ils obtiennent difficilement ailleurs. Ces investissements peuvent favoriser les échanges, réduire les coûts de transport et contribuer au développement. Mais ils peuvent également créer de la dépendance.
Dépendance envers un créancier. Dépendance envers une technologie. Dépendance envers une entreprise. Dépendance envers une infrastructure stratégique. Et la dépendance économique finit parfois par produire de l’influence politique.
Le port est-il seulement un port ?
Prenons l’exemple des ports.
Un port financé ou exploité par une entreprise chinoise est d’abord une infrastructure commerciale. Mais il constitue aussi une porte d’entrée dans un pays, un nœud logistique, un point de passage des matières premières et parfois une infrastructure susceptible d’acquérir une valeur stratégique. C’est pourquoi il faut éviter deux erreurs symétriques.
La première consiste à affirmer que tous les ports chinois à l’étranger seraient de futures bases militaires. C’est faux.
La seconde consiste à considérer que leur multiplication serait géopolitiquement insignifiante. C’est tout aussi imprudent.
Djibouti en fournit l’exemple le plus évident : la Chine y a ouvert en 2017 sa première base militaire permanente à l’étranger. La présence économique peut donc, dans certaines circonstances, faciliter une présence stratégique. Mais là encore, évitons la caricature du fameux « piège de la dette ».
Le cas du port sri-lankais de Hambantota, souvent présenté comme la preuve absolue d’une stratégie chinoise consistant à prêter volontairement de l’argent à un pays afin de saisir ensuite ses infrastructures, est beaucoup plus complexe. Les difficultés financières du Sri Lanka avaient des causes multiples et la thèse d’un piège délibérément conçu par Pékin est contestée.
La réalité est moins spectaculaire, mais peut-être plus importante : posséder, financer ou exploiter des infrastructures stratégiques crée de l’influence sans qu’il soit nécessaire de les conquérir.
Construire plutôt que conquérir
C’est probablement ici que se situe l’une des grandes différences entre les empires d’hier et la Chine d’aujourd’hui. Les anciennes puissances européennes conquéraient des territoires. La Chine construit des relations. Elle prête. Elle investit. Elle commerce. Elle construit des chemins de fer. Elle exploite des mines. Elle prend des participations dans des ports. Elle vend des équipements de télécommunication. Elle forme des ingénieurs. Elle conclut des partenariats.
Pris isolément, chacun de ces actes relève de l’économie ordinaire. Additionnés sur plusieurs décennies et plusieurs continents, ils dessinent pourtant autre chose : un réseau mondial dans lequel la Chine devient progressivement difficile à contourner.
Et une puissance devenue indispensable dispose nécessairement d’influence.
Pourquoi le Sud global accepte-t-il cette présence ?
C’est une question que l’Occident néglige parfois. Si la Chine progresse en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, ce n’est pas seulement parce qu’elle impose sa présence. C’est aussi parce que de nombreux gouvernements l’acceptent, voire la recherchent.
Pékin leur propose un discours séduisant : développement, infrastructures, souveraineté, non-ingérence, coopération Sud-Sud, multipolarité. Ce discours rencontre une réalité historique. Une partie du monde conserve une relation ambiguë avec les anciennes puissances coloniales et considère que l’ordre international construit après 1945 reste largement dominé par l’Occident.
La Chine exploite parfaitement ce ressentiment. Elle se présente non comme une nouvelle puissance impériale, mais comme l’ancien pays humilié qui aurait réussi à s’émanciper de la domination occidentale.
Le message est puissant : nous avons été dominés comme vous ; développons-nous ensemble.
Que ce récit corresponde toujours à la réalité des rapports économiques est une autre question. Mais politiquement, il fonctionne.

La Chine veut-elle vraiment dominer le monde ?
C’est ici qu’il faut résister à la tentation d’une conclusion trop simple. La Chine veut devenir plus puissante. Elle veut réduire sa dépendance envers l’Occident. Elle veut protéger ses approvisionnements. Elle veut maîtriser les technologies stratégiques. Elle veut peser davantage sur les institutions internationales. Elle conteste la domination américaine sur l’ordre mondial.
Tout cela est largement observable et, pour une part, et revendiqué. Mais cela ne démontre pas l’existence d’un plan secret de conquête du monde.
La Chine possède également d’importantes fragilités : vieillissement démographique, ralentissement économique, crise immobilière, endettement, dépendance énergétique et tensions commerciales croissantes.
Elle reste par ailleurs profondément dépendante de la stabilité du commerce mondial. Elle n’a donc aucun intérêt évident à détruire brutalement un système dont elle demeure l’un des principaux bénéficiaires.
Peut-être son objectif n’est-il pas de remplacer l’ordre mondial par un empire chinois. Peut-être cherche-t-elle d’abord à construire un monde dans lequel personne ne pourra plus lui imposer sa volonté.
La nuance est considérable.
Et pourtant, Mao nous aide peut-être à comprendre Xi
J. R. Dos Santos pousse nécessairement le raisonnement jusqu’aux limites que permet le roman. Il serait imprudent de transformer sa fiction en démonstration géopolitique. Mais son intuition demeure troublante. Car la comparaison avec Mao ne devient pertinente que si l’on cesse de chercher un complot et que l’on observe une méthode.
Ne pas affronter le fort là où il est fort.
Construire ses positions ailleurs. Accumuler les capacités. Transformer progressivement les dépendances. Éviter la confrontation décisive tant que le rapport de force n’est pas favorable.
Et surtout : laisser travailler le temps.
La Chine n’applique probablement pas au monde un plan secret écrit par Mao. Mais elle possède quelque chose que Mao avait parfaitement compris : un rapport de force ne se renverse pas nécessairement par une bataille. Il peut se construire.
Nos démocraties raisonnent souvent à quatre ou cinq ans. Nos marchés à quelques mois. Alors que Pékin affiche des horizons à 2035 et au milieu du siècle.
C’est peut-être là que se trouve la véritable question. Que se passe-t-il lorsqu’une puissance raisonne à trente ans face à des adversaires qui raisonnent à quatre ans, voire à trois mois ?
Mao voulait encercler les villes depuis les campagnes., Un siècle plus tard, la Chine n’encercle peut-être pas l’Occident. Mais elle construit patiemment autour de lui un monde dans lequel elle entend ne plus dépendre de sa puissance.
Et si, demain, ce sont les autres qui deviennent dépendants de la sienne, le rapport de force aura changé sans qu’aucune bataille décisive ait jamais eu lieu.