Palantir face à Thales : la bataille pour la souveraineté militaire européenne

L’intelligence artificielle entre dans les états-majors. Avec Maven, Palantir a pris une longueur d’avance au sein de l’OTAN. Avec HexaForce, Thales propose une alternative européenne. Derrière cette bataille technologique se joue une question autrement plus stratégique : qui maîtrisera demain les données, les algorithmes et les systèmes qui aideront les armées européennes à décider ?

On a longtemps constaté que la puissance militaire se mesurait au nombre de soldats, de chars, d’avions de combat ou de missiles dont disposait un pays.

Ces moyens restent évidemment essentiels. Mais une autre bataille, beaucoup moins visible, est en train de prendre une importance considérable : celle de l’information.

Sur un champ de bataille moderne, des milliers de données arrivent en permanence. Images satellites, drones, radars, positions des unités, interceptions électroniques, renseignements humains, stocks de munitions, état des communications : le problème n’est plus seulement de recueillir ces informations. Il faut être capable de les croiser, de les analyser et d’en tirer une décision avant l’adversaire.

C’est précisément ce que l’intelligence artificielle est en train de bouleverser.

Et derrière deux noms, l’américain Palantir et le français Thales, se dessine une question qui dépasse largement la concurrence entre deux entreprises :

l’Europe peut-elle réellement retrouver une autonomie militaire si elle ne maîtrise pas les systèmes numériques qui l’aideront demain à décider et à combattre ?

Palantir a déjà pris position au cœur de l’OTAN

Palantir n’arrive pas dans le paysage militaire européen. Il y est déjà solidement installé.

En mars 2025, l’OTAN a acquis auprès de cette entreprise américaine le Maven Smart System NATO, destiné à Allied Command Operations. Le système est aujourd’hui intégré aux opérations et exercices de l’Alliance.

À quoi sert-il ?

Schématiquement, à transformer une masse gigantesque d’informations en une situation militaire compréhensible.

Imaginez un état-major recevant simultanément les images de plusieurs drones, les données d’un satellite, les informations de radars, les positions de milliers de soldats et de véhicules, des renseignements sur les forces adverses et les données logistiques de ses propres unités.

Un être humain ne peut pas traiter seul cette masse d’informations en temps réel.

L’intelligence artificielle, elle, peut rechercher les corrélations, détecter des anomalies, identifier des menaces, comparer plusieurs scénarios et présenter aux militaires les informations jugées les plus pertinentes.

L’objectif est simple : réduire le temps qui sépare l’information de la décision.

Dans une guerre où quelques minutes, voire quelques secondes, peuvent déterminer si une cible est encore présente lorsqu’un missile arrive, cet avantage devient considérable.

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Centre de commandement militaire illustrant l’utilisation de l’intelligence artificielle et des données par l’OTAN

Thales veut proposer une alternative européenne

C’est dans ce contexte que Thales présente HexaForce, son propre système de commandement et de contrôle augmenté par l’intelligence artificielle.

Le groupe français met notamment en avant une architecture ouverte et modulaire, l’interopérabilité avec les standards de l’OTAN, la protection des données et la capacité du système à continuer de fonctionner lorsque les communications sont dégradées.

L’ambition est importante. Car si l’Europe investit des centaines de milliards dans son réarmement mais dépend de technologies étrangères pour analyser ses renseignements et organiser ses opérations, son autonomie restera nécessairement relative.

Mais il faut éviter un raccourci. Thales n’est pas en train de remplacer Palantir à l’OTAN.

Maven est déjà installé et utilisé. L’Alliance continue même à développer des technologies destinées à fonctionner autour de cette plateforme. La question devient alors :

Palantir et Thales doivent-ils nécessairement s’exclure ?

En réalité, les deux systèmes pourraient travailler ensemble

Prenons un exemple très simple.

Un drone français opérant sur le flanc oriental de l’Europe détecte une batterie de missiles adverse. Les informations peuvent d’abord être traitées par un système français : position de la batterie, nature probable des missiles, degré de certitude, moyens disponibles pour la neutraliser.

HexaForce peut intervenir à ce niveau. La France peut ensuite décider de transmettre certaines informations au commandement de l’OTAN. Elles rejoignent alors celles provenant des autres alliés : satellites américains, radars polonais, avions de surveillance, unités allemandes ou britanniques, par exemple.

Maven peut alors contribuer à construire la vision d’ensemble du théâtre d’opérations.

On pourrait donc avoir, de manière très simplifiée :

Capteurs français → HexaForce → informations sélectionnées → OTAN → Maven → commandement allié

Et le flux pourrait fonctionner dans l’autre sens :

Maven → situation générale OTAN → HexaForce → commandement français → unités françaises

La coexistence est donc techniquement imaginable. Mais elle fait apparaître une question plus politique.

Quelles informations la France accepte-t-elle de partager ?

Elle peut vouloir transmettre la position d’une batterie ennemie sans communiquer l’ensemble des données brutes qui lui ont permis de la localiser. Car révéler ces données pourrait également révéler les performances d’un satellite, d’un radar ou d’un moyen de renseignement français.

C’est là que le mot « souveraineté » prend un sens très concret.

Il ne signifie pas nécessairement : refuser les technologies américaines. Il peut signifier : rester maître de ses propres données et décider lesquelles seront partagées avec ses alliés.

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Et surtout : qui décide de tirer ?

Voilà la question la plus importante. Un système d’intelligence artificielle peut détecter une cible. Il peut estimer son niveau de menace. Il peut comparer plusieurs possibilités d’engagement et indiquer qu’un missile, un drone ou une batterie d’artillerie constitue le moyen le plus efficace pour la détruire.

Mais entre la recommandation de la machine et l’ordre de tirer demeure une décision. Et cette décision est militaire, juridique et parfois politique. Supposons que l’IA identifie un poste de commandement adverse situé à proximité d’une zone civile. Elle peut calculer la probabilité que la cible soit correcte. Elle peut proposer une arme. Elle peut estimer les conséquences de l’attaque.

Mais qui autorise finalement le tir ?

Un officier français ?
Un commandement multinational ?
Le commandement suprême de l’OTAN ?
Une autorité politique nationale ?

La réponse dépend de la mission, des règles d’engagement et des pouvoirs qui ont été délégués.

Et aucun logiciel ne fait disparaître cette réalité : faire la guerre demeure, en dernier ressort, une décision politique.

Une pièce du nouveau puzzle militaire européen

C’est pourquoi l’apparition d’HexaForce dépasse largement Thales. Elle intervient au moment où l’Europe augmente fortement ses dépenses militaires et tente de reconstruire une industrie de défense capable de réduire certaines de ses dépendances.

La feuille de route européenne Readiness 2030 identifie précisément l’intelligence artificielle, le cyber, la guerre électronique et les capacités numériques parmi les domaines stratégiques à développer.

La France et l’Allemagne ont également décidé en juillet 2026 d’étudier une « ossature numérique européenne souveraine » intégrant données, intelligence artificielle et cloud pour les besoins de défense.

Le mouvement est donc plus large. Après les munitions, les chars, les missiles et les avions, l’Europe découvre qu’elle doit aussi se poser la question de l’infrastructure numérique de sa puissance militaire.

Car une armée moderne n’est plus seulement constituée d’armes. Elle est aussi constituée du réseau qui les relie.

Mais l’Europe se heurte à une contradiction

C’est ici que le problème devient politique. On parle volontiers de « défense européenne ». Pourtant, il n’existe toujours pas d’armée européenne comparable à une armée nationale.

Les soldats restent français, allemands, polonais ou italiens. Les budgets restent principalement nationaux. Les doctrines diffèrent. Les perceptions de la menace aussi.

Et surtout, aucun gouvernement européen n’est disposé à abandonner facilement l’un des attributs fondamentaux de sa souveraineté : le pouvoir de décider si ses soldats doivent combattre.

C’est pourquoi la construction actuelle ressemble davantage à celle d’un pilier européen plus puissant au sein de l’OTAN qu’à la naissance d’une véritable armée européenne.

Cette distinction est fondamentale. L’Europe peut acheter davantage d’armes. Elle peut développer une industrie de défense. Elle peut construire des réseaux communs. Elle peut même disposer demain de systèmes d’intelligence artificielle capables de partager en quelques secondes une situation militaire entre Paris, Berlin et Varsovie.

Mais une question restera entière : qui aura le dernier mot ?

La véritable bataille ne fait que commencer

Présenter HexaForce comme le concurrent appelé à chasser Palantir d’Europe serait donc prématuré. La réalité est plus subtile — et probablement plus intéressante.

Les deux systèmes peuvent coexister. Des technologies nationales peuvent alimenter une architecture OTAN. Des informations peuvent être partagées tandis que d’autres restent protégées. Des algorithmes peuvent proposer des décisions sans que les États abandonnent nécessairement le pouvoir de les prendre.

C’est peut-être ainsi qu’il faut désormais définir la souveraineté militaire. Non plus comme la capacité de tout fabriquer seul, devenue pratiquement impossible, mais comme celle de choisir ses dépendances, maîtriser ses données et conserver la liberté de décider.

Pendant longtemps, l’Europe s’est demandé combien de chars, d’avions ou de missiles elle devait posséder. Une autre question devient désormais tout aussi importante : qui contrôlera l’intelligence qui relie toutes ces armes ?

Et derrière elle s’en profile déjà une autre, plus politique encore : l’Europe peut-elle construire une défense commune sans abandonner les souverainetés nationales ?

La Lettre de Marc Flandin — Comprendre aujourd’hui ce qui changera demain.

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