Les nouvelles lignes de dissuasion au Moyen-Orient
À la mi-janvier 2026, les tensions entre les États-Unis et l’Iran ont atteint un niveau rarement observé depuis la fin de la guerre froide. Les déclarations publiques se durcissaient, les dispositifs militaires se renforçaient dans la région, et l’hypothèse d’une frappe ciblée contre des installations nucléaires iraniennes circulait ouvertement dans les cercles diplomatiques et militaires.
Pourtant, aucune frappe n’a eu lieu.
Ce renoncement apparent ne s’explique ni par un revirement idéologique soudain, ni par une désescalade diplomatique classique. Il révèle surtout une réalité nouvelle : le coût économique global d’un conflit régional est désormais devenu un facteur de dissuasion aussi puissant que le risque militaire lui-même.
Le Golfe face au risque systémique
Depuis plusieurs années, les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït — ont profondément réévalué leur position stratégique. Longtemps perçues comme des alliées structurellement dépendantes de la protection américaine, elles ont progressivement pris conscience d’une vulnérabilité majeure : une guerre entre Washington et Téhéran se déroulerait d’abord sur leur sol, leurs eaux et leurs infrastructures.
Une confrontation militaire ouverte ferait du détroit d’Ormuz un point de rupture immédiat. Près de 20 % du pétrole mondial y transite. Une perturbation prolongée entraînerait une flambée des prix de l’énergie, un choc inflationniste global et une déstabilisation durable des économies occidentales… comme de celles du Golfe.
Pour ces États, l’enjeu n’est donc pas idéologique mais existentiel : préserver la continuité économique et la stabilité régionale.
La fin d’une dépendance automatique
Un autre facteur clé réside dans l’évolution de l’équilibre des dépendances. Les États du Golfe ne sont plus seulement des producteurs d’énergie : ils sont devenus des acteurs financiers globaux, à travers leurs fonds souverains, leurs investissements massifs dans les marchés occidentaux, et leur rôle central dans les flux énergétiques mondiaux.
Dans le même temps, les États-Unis ont partiellement redéployé leurs priorités stratégiques vers l’Asie-Pacifique, laissant percevoir une forme de désengagement relatif au Moyen-Orient. Ce mouvement a incité les pays du Golfe à diversifier leurs partenariats, notamment avec la Chine, tant sur le plan économique que technologique.
Ce réalignement progressif ne signifie pas une rupture avec Washington, mais il limite désormais la marge de manœuvre américaine. Une action militaire majeure contre l’Iran ne pourrait plus être conduite sans tenir compte des répercussions financières mondiales, ni sans l’assentiment tacite des principaux acteurs régionaux.

La finance comme levier de dissuasion
C’est ici qu’émerge une forme nouvelle de dissuasion : non plus fondée uniquement sur l’arme militaire, mais sur l’interdépendance économique.
Les marchés financiers, les chaînes d’approvisionnement énergétiques, les systèmes de paiement internationaux et les flux d’investissement constituent aujourd’hui un champ de contraintes structurant les décisions stratégiques.
Une guerre qui provoquerait un choc pétrolier massif, une instabilité monétaire ou une perte de confiance globale serait politiquement et économiquement difficilement soutenable pour n’importe quelle administration américaine.
À cet égard, les initiatives visant à diversifier les monnaies de règlement, à développer des plateformes alternatives aux systèmes dominés par le dollar, ou à renforcer la souveraineté numérique — notamment sous impulsion chinoise — participent à une reconfiguration lente mais profonde de l’ordre économique mondial.
Il ne s’agit pas d’un basculement brutal, mais d’une érosion progressive des mécanismes de domination traditionnels.
L’Iran, bénéficiaire indirect
Ironie stratégique : cette évolution profite indirectement à l’Iran. Sans disposer d’une supériorité militaire conventionnelle, Téhéran tire parti du fait que ses voisins ont désormais autant à perdre qu’eux dans un conflit régional.
L’Iran ne dissuade plus seulement par la menace militaire, mais par l’effet domino économique qu’un affrontement provoquerait. En ce sens, l’interdépendance régionale agit comme un bouclier : toute frappe contre l’Iran ferait payer un prix immédiat aux alliés mêmes des États-Unis.
Une nouvelle grammaire de la puissance
Cela ne signifie pas que les États-Unis aient perdu leur statut de première puissance militaire mondiale. Mais cela signifie que leur liberté d’action est désormais encadrée par des contraintes systémiques inédites.
La guerre n’est plus seulement une affaire de supériorité militaire. Elle est devenue une décision à forte externalité économique globale, susceptible de se retourner contre celui qui la déclenche.
Nous entrons ainsi dans une ère où la dissuasion passe autant par les marchés que par les missiles, où les alliances ne se mesurent plus uniquement en divisions militaires, mais en interdépendances financières et technologiques.
Ce basculement ne met pas fin aux conflits. Il en modifie profondément les règles.
Et c’est peut-être là la véritable rupture stratégique du XXIᵉ siècle.