Un rêve d’ailes brisé : l’usine d’aviation inachevée de Tong en Indochine (1938-1940

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte d’inquiétude croissante sur la défense des territoires coloniaux, un ambitieux projet industriel voit le jour en Indochine française : la construction d’une « usine étatique d’aviation à Tong, près de Sontay« . Cette entreprise, conçue comme un jalon majeur dans l’autonomisation militaire de la colonie, ne verra pourtant jamais son aboutissement.

Les objectifs du projet : défendre l’Indochine par elle-même

C’est Jean de Beaumont, homme politique et propriétaire des « Annales coloniales », qui initie le projet en octobre 1938. Dans une lettre adressée au ministre des Colonies, il développe une vision stratégique audacieuse : « créer une usine de construction d’avions en Indochine », sur le modèle des infrastructures aéronautiques britanniques implantées au Canada.

Son objectif est clair :

  • doter l’Indochine de moyens de défense autonomes, capables de faire face aux menaces sans dépendre de la métropole.
  • Dans un contexte où les communications avec la France seraient fragiles ou coupées en temps de guerre, l’enjeu est de garantir à la colonie une aviation locale, rapide à déployer, formée et équipée sur place.

De Beaumont insiste aussi sur les « ressources locales disponibles » — charbon, bois, lubrifiants, main-d’œuvre habile et formée — qui rendent la réalisation techniquement et économiquement viable.

Le rôle moteur de Jean de Beaumont

Visionnaire, Jean de Beaumont ne se contente pas d’un plaidoyer théorique : il agit en « médiateur entre le pouvoir colonial, le gouvernement et les industriels de l’aéronautique« . Il mobilise ses réseaux, notamment ceux de la presse coloniale et des milieux politiques, pour promouvoir le projet.

C’est à son initiative qu’un « contrat est signé avec Bréguet Aviation », entreprise pionnière de l’aviation française. François Bréguet, fils de Jacques Breguet et ingénieur reconnu, est chargé de se rendre en Indochine afin de « concrétiser le projet sur le terrain ».

Une mise en œuvre rapidement engagée, mais inaboutie

Le 30 mars 1939, François Bréguet prend l’avion pour Hanoï, accompagné de son épouse, Aliette, fille de Pierre-Étienne Flandin. Sa mission : finaliser les études et commencer la construction de l’usine d’aviation à Tong.

Mais l’histoire en décidera autrement. L’entrée en guerre de la France, en septembre 1939, puis la défaite de 1940, viennent interrompre le projet. « L’usine reste inachevée », simple promesse suspendue dans le chaos de l’effondrement colonial à venir.

Un projet coloniale contrariée par l’histoire

L’usine de Tong devait symboliser « une nouvelle ère pour l’Empire français : celle d’une autonomie industrielle et militaire accrue des colonies, et d’une coopération entre métropole et territoires d’outre-mer fondée sur la confiance et l’investissement mutuel. »

Mais en réalité, elle illustre aussi « la fragilité des ambitions coloniales françaises », confrontées à la montée des périls mondiaux, à la rigidité administrative, et à la courte vue stratégique d’une métropole bientôt submergée.

Sources : Les Annales coloniales (1938-1939) ; Correspondance de Jean de Beaumont ; archives sur la Maison Bréguet.

François Breguet (debout) et Rémy Flandin

Encadré biographique : Jean de Beaumont et François Bréguet

Jean de Beaumont (1904-2002)

Homme politique, industriel et journaliste, Jean de Beaumont est une figure singulière de l’entre-deux-guerres. Propriétaire et animateur des Annales coloniales, il utilise sa tribune pour défendre une vision modernisée de l’Empire français.
Patriote convaincu, il milite pour que les colonies participent activement à leur propre défense, par la création d’industries stratégiques locales. Son projet d’usine d’aviation en Indochine témoigne de cette volonté d’autonomisation dans le cadre impérial.
Proche des cercles gouvernementaux, il agit en tant qu’intermédiaire influent entre les milieux coloniaux, le ministère des Colonies et les industriels français.

François Bréguet (1900-1982)

Neveu de Louis Charles Bréguet et fils de Jacques Breguet, tous deux pionniers de l’aviation française et fondateurs de Bréguet Aviation, François Bréguet poursuit l’héritage familial dans l’industrie aéronautique.
Ingénieur de formation, il est envoyé en 1939 en Indochine par le gouvernement français pour superviser la création d’une usine d’avions à Tong (près de Sontay), dans le cadre du projet initié par Jean de Beaumont et soutenu par le ministre Georges Mandel.
Il est marié à la fille de Pierre-Étienne Flandin, ancien président du Conseil et ministre influent de la Troisième République, ce qui renforce sa position au sein des réseaux politico-industriels.
Son rôle dans le projet de Tong est à la fois technique et stratégique : il devait poser les bases d’une production aéronautique locale en pleine montée des tensions internationales.

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