2008, le basculement : quand l’Europe a manqué le tournant russe

 

 

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La guerre russo-géorgienne : un avertissement ignoré

En août 2008, la Géorgie entre en guerre avec la Russie autour des territoires séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie. Derrière ces différends territoriaux anciens se cache un enjeu bien plus vaste : l’adhésion potentielle de la Géorgie à l’OTAN et l’installation durable de l’influence militaire américaine aux portes immédiates de la Russie.

La Géorgie occupe une position géostratégique essentielle. Carrefour entre le Moyen-Orient et l’Asie centrale, elle constitue un axe de transit énergétique majeur, bordée par la Russie, la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Pour Moscou, voir Tbilissi basculer définitivement dans le camp occidental signifiait l’encerclement stratégique du Caucase.

Washington soutient politiquement et militairement la Géorgie, encourage son autonomie stratégique, mais sans jamais aller jusqu’à lui garantir une protection totale. Lorsque le conflit éclate, l’Occident observe, condamne, mais n’intervient pas. Pour le Kremlin, la leçon est claire : la ligne rouge peut être franchie sans conséquence majeure

 

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L’année 2008 constitue un point de rupture majeur dans l’histoire géopolitique européenne. Trop souvent réduite à une crise régionale périphérique, la guerre russo-géorgienne marque en réalité le moment précis où la Russie affirme qu’elle ne reculera plus, et où l’Occident choisit de ne pas entendre les signaux faibles. C’est aussi l’année où se dessinent en filigrane les drames ukrainiens à venir.

.Védrine, Primakov et la voie du rapprochement manqué

À contre-courant de la plupart des discours occidentaux, Hubert Védrine plaide dès cette époque pour une politique de lucidité et de dialogue avec Moscou. Inspiré par les analyses de Evgueni Primakov, il s’oppose à la logique des sanctions et alerte sur le danger d’une humiliation stratégique durable de la Russie.

Védrine comprend que la Russie post-soviétique ne se pense pas comme un État-nation classique, mais comme une puissance civilisationnelle héritière d’un espace impérial. La priver de ses zones d’influence historiques, sans l’intégrer dans une architecture de sécurité européenne crédible, revient à préparer un retour brutal du rapport de force.

Cette voix restera minoritaire.

L’Ukraine : le cœur du problème eurasiatique

L’Ukraine n’est pas un dossier parmi d’autres. Avec ses 52 millions d’habitants à l’époque, une agriculture stratégique, une industrie lourde héritée de l’URSS et un accès vital à la mer Noire, elle représente pour la Russie un enjeu existentiel. Odessa, en particulier, est un point de passage majeur vers la Méditerranée pour l’ensemble des échanges commerciaux russes.

La célèbre formule souvent attribuée à Zbigniew Brzezinski résume la réalité géopolitique :

« Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. »

L’histoire renforce cette centralité tragique. Durant la Seconde Guerre mondiale, environ 250 000 Ukrainiens périssent, pris entre l’occupation nazie, les combats et les répressions. L’Ukraine est une terre de fractures, linguistiques, culturelles et mémorielles.

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2010–2014 : rupture politique et chaos sécuritaire

En 2010, Viktor Ianoukovitch est élu président. Il avait promis de reconnaître le russe comme langue administrative dans l’est russophone du pays. Il renie rapidement cet engagement, provoquant une rupture profonde avec une partie de la population.

La crise politique s’aggrave. Ianoukovitch est destitué, contraint à la fuite. Des groupes ultranationalistes, qualifiés par ses adversaires de néonazis, assurent la sécurité du Parlement. Pour Moscou, le signal est alarmant.

En 2014, la Russie annexe la Crimée, territoire stratégique abritant la flotte russe de la mer Noire. Dans la foulée, la CIAprend une influence directe sur la SBU. Des opérations sont menées dans l’est du pays. À Slaviansk, les affrontements dégénèrent en carnage.

Le Donbass et les accords de Minsk : une paix avortée

Élu président, Petro Porochenko durcit la ligne militaire. Face à l’enlisement et à la pression internationale, il est contraint de se rendre à Minsk. La Russie, l’Allemagne et la France y négocient un accord censé mettre fin aux hostilités dans le Donbass.

Les accords prévoient notamment une large autonomie politique pour les régions séparatistes. Ces clauses ne seront jamais appliquées. Le cessez-le-feu reste fragile, la défiance totale. Pour Moscou, Minsk devient la preuve que les engagements occidentaux peuvent être signés… puis ignorés.

Conclusion : 2008, l’année où tout devient inévitable

La guerre russo-géorgienne de 2008 n’était pas un accident, mais un signal. L’Ukraine en sera la conséquence directe. En refusant d’entendre les alertes, en marginalisant les voix réalistes comme celle de Védrine, l’Europe a laissé s’installer une logique de confrontation.

À partir de 2008, la Russie cesse de croire à un ordre de sécurité partagé. Elle se prépare à défendre seule ses lignes rouges. Le reste de l’histoire – Crimée, Donbass, puis guerre ouverte – n’est pas une surprise, mais la suite logique d’un basculement déjà consommé.

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Commentaires récents

  • frank Durand
    1 février 2026 - 17h15 · Répondre

    Oui bien sur mais revoyons un peu l’évolution
    Les accords de Minsk mais surtout les accords de Budapest de 1994 signés par tous les parties prenantes y compris européennes US et Russes prévoyaient l’intégralité territoriales de l’Ukraine contre l’abandon de ses capacités nucleaires en faveur de la Russie
    En 2009 les USA et la Russie confirmaient la validité des en fait 3 mémorundum

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