8 mai 1945 : La victoire, mais quelle unité pour la France ?

Une mémoire blessée, dans les mots de Pierre-Étienne Flandin

7 mai 1945, 13h20 : la fin de la guerre annoncée à la radio

Il est 13h20, ce lundi 7 mai 1945, lorsque les ondes radiophoniques françaises annoncent ce que le peuple attendait depuis cinq ans : la capitulation générale et inconditionnelle de l’Allemagne nazie. Signée quelques heures plus tôt, à 2h30 du matin au quartier général du général Eisenhower à Reims, l’acte met un terme à un conflit planétaire, dont la France fut à la fois victime, acteur résistant, et théâtre de luttes internes.

Le lendemain, mardi 8 mai, sera consacré jour de la Victoire, le fameux « V-Day », célébré dans l’enthousiasme et les larmes, dans les rues de Paris, Alger, Londres, New York, Moscou. Le monde se libère de l’oppression nazie. Mais la France, elle, se cherche une unité. Et ce que cette journée révèle en creux, c’est une autre guerre, plus silencieuse : celle de la mémoire, des légitimités et des récits.

Dans son journal, un homme écrit une autre version de la victoire

Pierre-Étienne Flandin, ancien président du Conseil et ministre sous la Troisième République note ces mots amers :

« Comme il eut été grand et beau que tous ceux qui y participèrent se trouvent aujourd’hui associés dans une véritable unité française ! »

Il ne conteste pas la joie de la libération. Mais il s’indigne de l’exclusion systématique — politique, morale, symbolique— de tous ceux qui, hors de la France libre gaulliste, ont œuvré à la survie de la nation et à la défaite de l’occupant, parfois dans des conditions plus ambiguës, mais non moins risquées.

⚔️ L’oubli des autres France : l’armée d’Afrique, les réseaux intérieurs, les modérés

Dans un texte dense et critique, Flandin rappelle que de nombreux Français, dès 1940, et plus encore à partir de 1941, ont œuvré à leur manière contre l’ennemi, bien que n’étant ni ralliés à Londres ni membres de la Résistance armée. Il revendique notamment l’héroïsme de l’armée d’Afrique, qui, en novembre 1942, fut décisive pour la réussite du débarquement allié en Afrique du Nord. Or cette armée, souligne-t-il, n’avait alors que peu, voire rien à voir avec de Gaulle.

Il évoque également ces Français de l’intérieur — administrateurs, industriels, militaires, agents doubles ou simples citoyens — qui, sans cesser de feindre la neutralité ou la coopération, sabotaient discrètement les mécanismes de l’occupation, bloquaient des décisions, désinformaient, retardaient, résistaient… autrement.

« Peut-on négliger l’action tenace et prudente de tous ceux qui, en feignant de ne pas être hostiles aux Allemands, ne cessaient d’accumuler sous leurs pas tous les obstacles, toutes les embûches ? »

Ce sont ces patriotes, souvent discrets, parfois complices malgré eux d’un pouvoir vaincu d’avance, que Flandin entend réhabiliter. Et surtout défendre contre une épuration morale et historique qui les aurait relégués à la trahison ou à la lâcheté.

⚖️ Une victoire, mais une mémoire fracturée

Le constat de Flandin est sans appel :

« Quelle monstrueuse injustice […] d’oser les taxer de tiédeur et même parfois de trahison, quand ils se sont donnés corps et âme […] à préparer méthodiquement la rentrée de la France dans la guerre, au jour utile. »

À travers ces mots, c’est toute la complexité du moment de la Libération qui s’exprime. Si la France fête la victoire contre le nazisme, elle entre dans une autre lutte : celle de la définition légitime de son propre récit national. Qui fut vraiment résistant ? Qui peut prétendre au titre de patriote ? Et surtout : peut-on réconcilier toutes les Frances dans une seule mémoire ?

Un historien confirme cette pertinence

Olivier Wieviorka confirme dans son livre « La mémoire désunie », le parti pris de ne voir dans la victoire contre le nazisme que les combattants militaires et civils de la France Libre. « Car le pouvoir gaulliste proposait in fine son interprétation du conflit, sacralisant la résistance – militaire et extérieure au premier chef -, ignorant les Alliés, niant Vichy et oubliant les déportés juifs. »

Conclusion : entre gloire nationale et mémoire éclatée

Le 8 mai 1945 restera pour tous le jour de la victoire contre l’occupant nazi. Mais dans les replis de la célébration, subsiste une question irrésolue : la victoire fut-elle vraiment partagée ?

Les mots de Flandin sont aussi un appel. Non pas à renverser les statues, mais à ouvrir le champ de la mémoire, à reconnaître que la Résistance fut plurielle, que la France occupée ne fut pas unie, et que l’après-guerre imposa une simplification historique souvent brutale.

Reconnaître cette pluralité, sans réécrire l’histoire à l’envers, pourrait être le dernier acte de la vraie libération : celle des consciences, des jugements figés, et des silences imposés.

Plus d’anecdotes dans :

LIEN VERS LE BLOG

Commentaires récents

  • Bernard Ferrand
    18 août 2025 - 19h06 · Répondre

    Il est vrai que les regards portés sur ces années tragiques, sont souvent sans nuances. Le débat autour des propos d’Eric Zemmour sur Pétain sauveur de juifs montre combien il est difficile d’aborder sereinement cette période.

Commenter

Catégories