Pourquoi Trump découvre les limites de l’hyperpuissance américaine
Il y a des victoires militaires qui ferment une guerre. Et il y en a d’autres qui ouvrent une question.
Lorsque Donald Trump lança l’offensive contre l’Iran, le rapport de forces semblait pourtant ne laisser guère de place au doute.
D’un côté, les États-Unis : première puissance militaire mondiale, maîtres des airs et des mers, disposant d’une capacité de renseignement, de frappe et de projection sans équivalent.
De l’autre, une République islamique affaiblie par des décennies de sanctions, contestée intérieurement, dont les infrastructures militaires et nucléaires avaient déjà subi des frappes considérables.
La guerre devait confirmer une évidence : lorsqu’elle décide d’employer toute sa puissance, l’Amérique reste capable de frapper presque partout et presque qui elle veut. Elle l’a confirmé.
Mais elle a également révélé autre chose.
Détruire est une chose. Transformer une supériorité militaire en résultat politique durable en est une autre.
Et c’est peut-être dans cet écart que se trouve aujourd’hui le véritable piège iranien.
Trump avait pourtant une doctrine
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a tenté de rompre avec une partie de la politique extérieure américaine des trente dernières années. Son raisonnement est relativement simple. L’Amérique ne doit plus être le gendarme gratuit du monde.
Ses alliés doivent davantage financer leur défense.
Les engagements américains doivent répondre à des intérêts identifiables.
Les guerres interminables doivent être évitées.
Et lorsqu’il faut employer la force, celle-ci doit être massive, brève et suffisamment spectaculaire pour rétablir la dissuasion.
C’est une doctrine que l’on pourrait résumer ainsi :
pression maximale, action maximale, durée minimale.
Elle correspond parfaitement au tempérament de Trump.
Elle correspond également à sa conception de la négociation : créer un rapport de forces écrasant avant d’obliger l’adversaire à revenir à la table.
Cette méthode pouvait fonctionner au Venezuela. Elle pouvait fonctionner dans une négociation commerciale. Elle pouvait fonctionner face à un État dont la survie économique dépend largement de l’accès au marché américain.
Mais l’Iran est différent.
Parce que l’Iran dispose d’une arme que les États-Unis ne peuvent pas simplement bombarder. La géographie.
Ormuz : quelques dizaines de kilomètres qui changent le rapport de forces
Regardons une carte.

À son point le plus étroit, le détroit d’Ormuz n’est qu’un passage entre l’Iran et la péninsule arabique.
Mais par ce passage transite normalement une part considérable des exportations mondiales de pétrole et de gaz.
C’est l’un des points névralgiques de l’économie mondiale.
Les États-Unis peuvent détruire des installations iraniennes. Ils peuvent neutraliser des radars. Ils peuvent frapper des bases militaires. Ils peuvent imposer un blocus.
Mais ils ne peuvent pas déplacer le détroit d’Ormuz.
Et l’Iran l’a compris depuis longtemps. La République islamique ne cherche donc pas nécessairement à vaincre militairement les États-Unis. Elle cherche à augmenter progressivement le coût de la victoire américaine.
C’est très différent.
Le 10 août, cette logique apparaît avec une remarquable clarté.
Après plusieurs semaines pendant lesquelles Washington espérait obtenir une normalisation de la navigation, Téhéran pose désormais ses conditions : levée du blocus des ports iraniens, sanctions, avoirs gelés, réparations de guerre.
Trump répond par ses propres exigences de réparations. Le langage de la victoire militaire s’est transformé en marchandage politique. Et le détroit reste au centre de la négociation.
Voilà le paradoxe.
L’Iran a subi des destructions considérables. Mais il conserve encore suffisamment de capacités de nuisance pour obliger la première puissance mondiale à négocier.
Le deuxième verrou : Bab el-Mandeb
Ormuz n’est pourtant qu’une partie du problème. À l’autre extrémité de la péninsule arabique se trouve un deuxième passage stratégique : Bab el-Mandeb.
Il commande l’accès à la mer Rouge et donc, au-delà, au canal de Suez.
Or les Houthis yéménites, soutenus depuis longtemps par l’Iran, ont démontré depuis plusieurs années qu’une organisation relativement pauvre pouvait perturber l’une des grandes routes commerciales de la planète avec des missiles, des drones et des embarcations légères.
Les affrontements récents au Yémen rappellent que cette menace n’a pas disparu.
C’est une transformation fondamentale de la guerre moderne.
Pendant des siècles, contrôler les mers supposait de disposer d’une flotte. Aujourd’hui, il peut suffire de rendre leur utilisation suffisamment dangereuse pour que les assureurs augmentent leurs primes, que les armateurs détournent leurs navires et que les chaînes logistiques mondiales commencent à se dérégler.
Quelques missiles peuvent alors produire des conséquences économiques disproportionnées.
La faiblesse militaire peut devenir une puissance géoéconomique.
La troisième limite : les stocks
C’est probablement le sujet dont les opinions publiques occidentales parlent le moins. Une armée moderne ne combat pas seulement avec des avions, des navires ou des soldats.
Elle combat avec des stocks :
- Missiles d’interception.
- Munitions guidées.
- Missiles antiaériens.
- Pièces détachées.
- Drones.
- Systèmes électroniques.
Et ces stocks ne sont pas infinis.
La guerre en Ukraine avait déjà rappelé une réalité oubliée depuis la fin de la guerre froide : les guerres de haute intensité consomment des quantités extraordinaires de matériel. Le conflit iranien vient amplifier le phénomène.
Des informations publiées ces derniers mois indiquent que la consommation américaine de certaines munitions et de certains intercepteurs a créé des tensions suffisamment importantes pour inquiéter les alliés européens sur la continuité des livraisons destinées à l’Ukraine.
C’est ici que la question iranienne devient mondiale.
Car chaque missile Patriot utilisé au Moyen-Orient n’est potentiellement pas disponible ailleurs. Chaque système antiaérien déployé dans le Golfe n’est pas disponible dans le Pacifique. Chaque navire mobilisé autour de l’Iran ne se trouve pas face à la Chine.
La puissance militaire cesse alors d’être une abstraction. Elle devient une allocation de ressources.
Et Pékin regarde

C’est probablement le spectateur le plus attentif de cette guerre. La Chine n’a aucun intérêt à voir l’Iran provoquer un effondrement durable du commerce énergétique mondial.
- Elle importe massivement son énergie.
- Elle dépend elle-même des grandes routes maritimes.
- Elle a donc intérêt à une stabilisation du Golfe.
- Mais stratégiquement, Pékin observe quelque chose de beaucoup plus intéressant.
Combien coûte à l’Amérique le maintien simultané de plusieurs engagements ?
- Ukraine.
- Moyen-Orient.
- Golfe.
- Mer Rouge.
- Europe.
- Pacifique.
- Taïwan.
La question n’est pas de savoir si les États-Unis peuvent gagner une guerre contre l’Iran. Ils le peuvent.
La question est de savoir combien de crises majeures ils peuvent gérer simultanément sans devoir réduire leur présence ailleurs. C’est une question que tous les stratèges chinois étudient nécessairement.
Car la véritable compétition du XXIᵉ siècle n’oppose peut-être pas seulement les capacités militaires américaines et chinoises. Elle oppose deux modèles de puissance. L’Amérique projette sa puissance dans le monde. La Chine cherche souvent à faire en sorte que cette projection coûte de plus en plus cher.
L’erreur serait pourtant de parler du déclin américain
C’est ici qu’il faut être prudent. Chaque crise internationale provoque la même prophétie : l’Amérique décline.
On l’annonçait après le Vietnam. Après l’Iran de 1979. Après l’Irak. Après l’Afghanistan. Après la crise financière de 2008.
Et pourtant les États-Unis demeurent au cœur du système financier mondial, possèdent les entreprises technologiques les plus puissantes, des universités parmi les meilleures, une capacité d’innovation exceptionnelle et un appareil militaire sans véritable équivalent global.
Le dollar reste central.
Les géants de l’intelligence artificielle sont largement américains.
Les marchés financiers américains restent incontournables.
L’Amérique ne disparaît donc pas.
Le problème est ailleurs. Ce n’est peut-être pas l’Amérique qui décline. C’est la nature de la puissance qui change.
L’hyperpuissance était un moment historique
Après l’effondrement de l’Union soviétique, Hubert Védrine avait trouvé un mot remarquable pour qualifier les États-Unis : l’hyperpuissance. Il ne s’agissait plus simplement d’une superpuissance. Pour la première fois depuis longtemps, un pays dominait simultanément la puissance militaire, la finance, la technologie, la culture et l’architecture politique internationale.
L’Amérique semblait alors capable d’intervenir presque partout sans qu’aucun adversaire ne puisse réellement équilibrer sa puissance. Mais cette période exceptionnelle reposait sur une situation qui n’existe plus.
- La Russie était affaiblie.
- La Chine n’était pas encore une puissance stratégique mondiale.
- L’Europe vivait sous le parapluie américain.
- Les chaînes industrielles mondiales paraissaient sécurisées.
- La supériorité technologique occidentale semblait acquise.
- Trente ans plus tard, presque tous ces paramètres ont changé.
La puissance est devenue un système
Au XXᵉ siècle, on pouvait mesurer la puissance en comptant les divisions, les porte-avions, les avions et les ogives nucléaires.
Ces indicateurs restent essentiels. Mais ils ne suffisent plus. La puissance du XXIᵉ siècle dépend également :
- des semi-conducteurs ;
- de l’intelligence artificielle ;
- des satellites ;
- des câbles sous-marins ;
- des capacités de production électrique ;
- des minerais critiques ;
- des terres rares ;
- des chaînes logistiques ;
- des capacités industrielles ;
- des stocks de missiles ;
- des détroits ;
- et même des délais nécessaires pour reconstruire une usine.
- Autrement dit : la puissance n’est plus seulement ce que l’on possède. Elle est ce que l’on peut produire, remplacer, transporter et soutenir dans la durée.
C’est une révolution conceptuelle. Et l’Iran est en train de nous la montrer.
Trump face à son propre paradoxe

Donald Trump avait parfaitement identifié une partie du problème. Il reprochait depuis longtemps aux Européens de dépendre excessivement de la protection américaine. Il dénonçait les guerres sans fin. Il voulait reconstruire l’industrie américaine et maîtriser l’énergie et obliger les alliés à participer davantage à leur propre défense.
Sur plusieurs de ces sujets, son diagnostic mérite d’être pris au sérieux.
Mais l’Iran place sa doctrine devant une contradiction.
Trump veut démontrer que l’Amérique peut frapper rapidement et imposer ensuite une négociation.
Téhéran tente exactement l’inverse :
transformer une guerre courte en problème long.
Non pas nécessairement en affrontant directement l’armée américaine. Mais en jouant sur Ormuz, sur les prix de l’énergie, sur les groupes alliés, sur la durée, sur les stocks sur les opinions publiques, sur les divisions entre alliés. Et sur le calendrier politique américain.
C’est là que se trouve le piège.
L’Europe, encore spectatrice
Et l’Europe ? Elle devrait être au centre de cette réflexion. Car elle est probablement l’espace politique qui dépend le plus de la stabilité du système international tout en disposant de moyens insuffisants pour la garantir seule.
Elle dépend des routes commerciales et de nombreuses matières premières importées.
Elle dépend encore largement des États-Unis pour sa sécurité stratégique.
Elle soutient l’Ukraine.
Elle veut réussir sa transition énergétique.
Elle veut conserver une industrie compétitive.
Mais chacun de ces objectifs réclame de l’énergie, des capitaux, des matières premières et une sécurité géopolitique que l’Europe ne contrôle que partiellement.
La question iranienne devrait donc provoquer à Bruxelles un débat immense sur la puissance. Pas seulement sur la diplomatie. Sur la puissance.
- Que sommes-nous capables de produire ?
- Quels stocks possédons-nous ?
- Quelles routes devons-nous protéger ?
- Quelles dépendances pouvons-nous accepter ?
- Quelle énergie pouvons-nous garantir ?
- Quelle industrie de défense pouvons-nous reconstruire ?
- Quelle autonomie stratégique voulons-nous réellement financer ?
Sans réponse à ces questions, l’Europe risque de devenir l’espace où les conséquences des stratégies des autres viennent se répercuter.
Le piège iranien
Nous pouvons maintenant revenir à notre question initiale. Trump a-t-il perdu face à l’Iran ? Non.
Ce serait une conclusion simpliste. L’Iran a subi des destructions militaires considérables. Son économie reste sous pression. Son régime doit gérer des tensions internes et une situation sociale difficile.
Les États-Unis conservent une supériorité militaire écrasante. Mais la question intéressante n’est pas celle-là.
La véritable question est : que signifie encore gagner une guerre ?
Détruire le programme militaire d’un adversaire ? Obtenir un cessez-le-feu ? Changer son régime ? Sécuriser les routes commerciales ? Faire baisser durablement le prix du pétrole ? Empêcher la reconstruction de ses capacités militaires ? Rétablir une dissuasion ?
Si l’on ne définit pas la victoire, la supériorité militaire peut devenir une succession d’opérations tactiquement réussies sans solution stratégique définitive.
L’Afghanistan aurait dû nous l’apprendre. L’Irak également. L’Iran le rappelle aujourd’hui sous une forme différente.
Après l’hyperpuissance
Hubert Védrine avait probablement vu juste lorsqu’il inventa le mot hyperpuissance. Mais il est peut-être temps d’en tirer une nouvelle conclusion.
Les États-Unis ne sont pas devenus une puissance faible. Ils restent la première puissance militaire, financière et technologique du monde.
En revanche, la puissance elle-même a changé de nature.
Au XXᵉ siècle, elle reposait largement sur les porte-avions, les bombardiers stratégiques, les divisions blindées, l’industrie et le produit intérieur brut.
Au XXIᵉ siècle, elle dépend des chaînes logistiques, des détroits, des matières premières critiques, des capacités industrielles, des satellites, des semi-conducteurs, de l’intelligence artificielle et de l’énergie.
L’Iran ne révèle donc pas nécessairement le déclin de l’Amérique. Il révèle quelque chose de plus intéressant : même l’hyperpuissance découvre qu’elle ne peut pas être partout, tout produire, tout protéger et tout reconstruire en même temps.
Et c’est peut-être là la véritable rupture historique. Pendant trente ans, nous avons pensé la puissance en termes de supériorité. Il faudra désormais la penser en termes d’endurance.
Car au XXIᵉ siècle, le pays le plus puissant ne sera peut-être pas celui qui peut frapper le plus fort.
Ce sera celui qui peut tenir le plus longtemps.
Pour aller plus loin
Cette chronique prolonge la réflexion développée dans mon ouvrage Le Modèle Trump – Décryptage d’un leadership de rupture, consacré à la manière dont Donald Trump tente de redéfinir l’exercice de la puissance américaine face au Venezuela, au Groenland, à la Chine, à l’Europe et à l’Iran.
Les événements actuels donnent une dimension nouvelle à la question posée dans le livre : jusqu’où une stratégie fondée sur la pression maximale et la recherche d’un résultat rapide peut-elle fonctionner lorsqu’un adversaire décide, au contraire, de jouer la durée ?
Le Modèle Trump – Décryptage d’un leadership de rupture
