Pierre Lellouche n’est pas homme à céder à l’alarmisme facile. Ancien ministre, ancien conseiller diplomatique de Jacques Chirac, cofondateur de l’IFRI et ex-président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, il a vu passer des crises, des guerres, des emballements médiatiques.
Lorsqu’il dit aujourd’hui, pour la première fois, « j’ai peur », cela mérite d’être pris au sérieux.
La question iranienne n’est pas un dossier isolé. Elle est l’un des nœuds de ce que Lellouche décrit comme un basculement historique, accéléré par la guerre en Ukraine. Ce conflit, souvent analysé comme un affrontement régional européen, a en réalité provoqué des secousses telluriques mondiales : au Proche-Orient, en Asie, en Amérique latine. Les mêmes acteurs y apparaissent, s’y coordonnent, s’y testent : Russie, Chine, Iran, États-Unis.
L’Ukraine, matrice du monde post-occidental
Selon Lellouche, la guerre d’Ukraine a produit ce qu’Henry Kissinger redoutait le plus : la soudure stratégique entre Moscou et Pékin. Autour de ce noyau dur gravitent désormais des États qu’il qualifie de « toxiques » — Corée du Nord, Iran — engagés directement ou indirectement dans le conflit. Les drones iraniens frappent l’Ukraine, les Nord-Coréens fournissent hommes et munitions, pendant que la Chine structure un contre-ordre mondial.
Ce contre-ordre s’organise autour des BRICS, de l’Organisation de coopération de Shanghai, de banques alternatives, de monnaies parallèles, de routes énergétiques contournant le dollar et les sanctions occidentales. Le narratif change : ce qui compte n’est plus la démocratie ou les droits de l’homme, mais la souveraineté, la réussite économique, l’indépendance nationale. Un discours qui séduit ce que Pékin appelle la « majorité mondiale » : les anciens pays du tiers monde, lassés des leçons morales, des sanctions sélectives et du deux poids deux mesures occidental.
Trump, l’accélérateur inattendu
À ce moment de fragilité globale survient Donald Trump. Et la surprise, souligne Lellouche, est là : Trump devient lui aussi révisionniste. Il ne croit plus à l’ordre international fondé sur des règles — le rules-based international order — que les États-Unis ont pourtant porté pendant huit décennies. Il adopte une logique impériale, transactionnelle, nationale : territoires, avantages économiques, protectionnisme.
Ironie de l’Histoire : le pilote de l’Occident participe désormais à la démolition progressive de l’ordre qu’il avait lui-même construit. Sortie d’organisations internationales, remise en cause de l’ONU, fragmentation du multilatéralisme. Pour les Européens, élevés depuis 1945 sous le parapluie américain, le choc est existentiel.

Pourquoi l’Iran fait peur
Dans ce monde instable, l’Iran joue une partition redoutablement cohérente. Le régime des mollahs prospère sur la peur. Peur intérieure — répression, exécutions, terreur politique. Peur extérieure — missiles, proxys, menaces régionales. Les pays arabes du Golfe, beaucoup plus fragiles qu’ils ne le paraissent, redoutent Téhéran. Ils savent que l’Iran peut frapper : bases américaines, infrastructures pétrolières, détroit d’Ormuz.
» Une intervention américaine directe contre l’Iran déclencherait, selon Lellouche, une guerre régionale immédiate. Le blocage d’Ormuz ferait exploser les prix du pétrole et plongerait l’économie mondiale dans le chaos. C’est pourquoi les États arabes eux-mêmes supplient Washington de ne pas franchir le Rubicon. »
Changer le régime iranien : une illusion militaire
Peut-on, malgré tout, espérer un changement de régime ? Lellouche est catégorique : les conditions sont presque impossibles à réunir simultanément. Il faudrait :
- une opération militaire d’une précision chirurgicale absolue ;
- l’élimination coordonnée des têtes du clergé, des Gardiens de la Révolution et de l’armée régulière ;
- un soulèvement populaire immédiat ;
- une alternative politique crédible prête à prendre le relais ;
- aucune intervention terrestre — rejetée par Trump et l’opinion américaine.
Bombarder ne suffit pas. L’exemple libyen, syrien, irakien l’a démontré. Le régime iranien, en outre, est une cleptocratie structurée, où l’argent et le pouvoir se confondent. Le fils de Khamenei, milliardaire, incarne cette continuité oligarchique.
L’angle mort occidental : la guerre de l’information
L’un des constats les plus sévères de Lellouche concerne l’Occident lui-même. Israël est diabolisé avec succès. L’Iran, lui, ne l’est pas. Depuis 47 ans, un grand peuple est pris en otage par un régime théocratique brutal, sans que cela suscite une mobilisation équivalente.
Le régime iranien a su instrumentaliser l’accusation d’« islamophobie » pour neutraliser critiques et sanctions, y compris en Europe.
Pourtant, Téhéran a commandité des attentats meurtriers sur le sol français, armé le Hezbollah, le Hamas, structuré des milices chiites en Irak, en Syrie, au Liban. Un empire de proxys, patiemment bâti, pour affaiblir l’Occident sans jamais l’affronter frontalement.

1914 plutôt que 1939
La peur de Lellouche tient à une analogie historique glaçante. Nous ne sommes pas en 1939, dans un affrontement clair entre démocraties et totalitarismes. Nous sommes en 1914 : un monde multipolaire, des alliances enchevêtrées, des crises simultanées, et le risque d’une guerre que personne ne veut — mais que des erreurs de calcul peuvent déclencher.
L’Ukraine a montré une chose inquiétante : la dissuasion nucléaire n’empêche plus la guerre conventionnelle de haute intensité. Deux millions de morts ou blessés, quatre puissances nucléaires impliquées, et pourtant aucun emploi de l’arme atomique. La guerre redevient possible. Massive. Industrielle.
L’Europe désarmée face à l’Histoire
Enfin, le constat est brutal pour la France et l’Europe. On parle de réarmement, de sacrifices, de dissuasion — mais sans les moyens. L’Allemagne investit 500 milliards d’euros. La France n’en a pas 100. Le remboursement de la dette coûte davantage que l’effort militaire. Sans puissance économique, il n’y a pas de puissance stratégique.
La conclusion de Pierre Lellouche est sans fard : le monde entre dans une zone de danger extrême, où la lucidité stratégique compte davantage que les slogans, et où l’impréparation européenne pourrait coûter très cher.
La menace iranienne n’est pas seulement militaire. Elle est le révélateur d’un monde qui se défait — et d’un autre qui se construit, sans nous attendre.