Après avoir dépendu de la Chine pour produire, allons-nous dépendre d’elle pour savoir produire ?

Pendant trente ans, l’Occident s’est demandé comment empêcher la Chine de copier ses technologies. Le rapport de force commence à s’inverser.

Usine chinoise de panneaux solaires illustrant la dépendance industrielle et technologique de l’Europe
La Chine ne maîtrise plus seulement la production de masse : elle protège désormais les procédés et savoir-faire qui fondent son avantage industriel.

Pékin vient de proposer une révision de son catalogue des technologies interdites ou soumises à autorisation d’exportation. Le projet vise 40 technologies stratégiques : 23 dans l’intelligence artificielle, 12 dans le photovoltaïque et 5 dans les biotechnologies. Il est encore soumis à consultation jusqu’au 15 novembre 2026. Il ne s’agit donc pas encore, dans sa totalité, d’un dispositif définitivement entré en vigueur.  Mais le signal politique est considérable.

La Chine ne veut plus seulement vendre ses produits. Elle veut désormais décider quels savoir-faire elle accepte de transmettre.

Pendant longtemps, le monde occidental a vu dans la Chine l’usine de la planète. Il lui envoyait ses plans, ses machines et parfois ses ingénieurs. Les chaînes de production étaient déplacées vers Shenzhen, Shanghai ou Guangzhou parce que les coûts étaient plus faibles.  Aujourd’hui, cette représentation appartient déjà en partie au passé.

La Chine n’est plus seulement l’endroit où l’on fabrique. Elle est devenue, dans plusieurs secteurs, l’endroit où l’on sait fabriquer mieux, plus vite, moins cher et à une échelle que les concurrents peinent à reproduire.

Quand l’élève protège désormais ses recettes

Le retournement est presque historique. Pendant des décennies, Washington, Tokyo et les Européens ont reproché à Pékin les transferts forcés de technologie, les copies industrielles, les violations de propriété intellectuelle ou les conditions imposées aux entreprises étrangères souhaitant accéder au marché chinois.

La Chine a appris. Elle a investi. Elle a envoyé des centaines de milliers d’étudiants dans les meilleures universités. Elle a constitué ses propres centres de recherche. Elle a subventionné des filières jugées stratégiques. Elle a construit les infrastructures permettant de relier recherche, fournisseurs, sous-traitants, usines et exportation. Et elle dispose désormais de technologies que d’autres souhaitent acquérir.

Le projet présenté en octobre est révélateur. Dans le photovoltaïque, les restrictions envisagées concernent notamment certaines techniques de production de wafers très fins, des cellules pérovskites ou tandem et des procédés de fabrication du polysilicium. Dans l’IA, Pékin veut contrôler certains transferts de modèles ou technologies sensibles tout en permettant encore, dans de nombreux cas, leur utilisation à travers des services, applications ou API.

Autrement dit : achetez nos produits, utilisez éventuellement nos services, mais ne supposez plus que nous vous donnerons librement les recettes permettant de les reproduire.

Les terres rares avaient déjà donné l’avertissement

La Chine avait déjà montré la puissance de cette stratégie dans les terres rares. Il est fréquent d’entendre que la Chine posséderait presque toutes les terres rares du monde. Ce n’est pas exact.

Le véritable avantage chinois se situe beaucoup plus loin dans la chaîne de valeur.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine représentait en 2024 environ 60 % de l’extraction mondiale des terres rares utilisées pour les aimants, mais 91 % de leur raffinage et 94 % de la fabrication mondiale des aimants permanents frittés.

C’est une distinction fondamentale. Posséder le minerai ne suffit pas. Il faut savoir le séparer. Le purifier. Le transformer en métal. Produire les alliages. Puis fabriquer les aimants utilisés dans les moteurs électriques, les éoliennes, l’électronique, certains systèmes militaires ou encore les centres de données.

C’est dans ces étapes intermédiaires, moins visibles que la mine, mais beaucoup plus complexes, que la Chine a construit son avantage.

Le pouvoir industriel ne réside donc pas seulement dans la matière première. Il réside dans le procédé.

Le solaire : le paradoxe européen

Le photovoltaïque offre un exemple encore plus spectaculaire. L’Union européenne veut accélérer sa transition énergétique. Elle veut réduire les combustibles fossiles importés. Elle veut développer massivement l’électricité renouvelable. Mais elle dépend de la Chine pour une très grande partie des équipements nécessaires à cette transformation.

Selon Eurostat, 98,6 % des panneaux solaires importés par l’Union européenne en 2025 provenaient de Chine. Un an auparavant, la proportion était déjà de 98 %.

Et la dépendance ne concerne pas seulement les panneaux finis.

L’Agence internationale de l’énergie estime que la Chine représente plus de 80 % de la capacité mondiale de fabrication de modules photovoltaïques et environ 95 % de celle des wafers.

Nous touchons ici au cœur du paradoxe européen. L’Europe veut devenir plus indépendante grâce à la transition énergétique. Mais une partie de cette transition dépend précisément d’une puissance étrangère.

Elle réduit sa dépendance au gaz russe. Elle augmente le solaire. Mais elle importe massivement les équipements chinois nécessaires à ce solaire. La dépendance ne disparaît pas nécessairement. Elle change de nature.

Le prix du faible coût

Il serait cependant trop simple d’accuser les Européens d’avoir tout abandonné par naïveté. Les équipements chinois bon marché ont aussi permis d’accélérer le déploiement de l’énergie solaire. Les consommateurs ont bénéficié de la chute des prix. Les objectifs climatiques sont devenus moins coûteux à atteindre.

Et l’Europe a tenté de défendre sa production, notamment par des mesures commerciales et, plus récemment, par une Charte solaire européenne et le Net-Zero Industry Act. La Commission elle-même reconnaît aujourd’hui que la dépendance à un nombre limité de fournisseurs fragilise la résilience de la chaîne photovoltaïque européenne.

L’erreur éventuelle n’est donc pas d’avoir acheté chinois. Elle consiste plutôt à avoir accepté que la baisse du prix du produit s’accompagne de la disparition progressive d’une partie de la capacité à le fabriquer.

Car une usine fermée ne se recrée pas avec un règlement. Un savoir-faire industriel perdu ne revient pas avec une subvention de quelques mois. Il faut des ingénieurs. Des fournisseurs. Des machines. Des techniciens. Des volumes de production. Du capital patient. Et surtout du temps.

La souveraineté commence dans l’usine

L’Europe a longtemps conçu sa puissance principalement à travers son marché. Créer des normes. Organiser la concurrence. Signer des accords commerciaux. Ouvrir les frontières économiques.

Cette stratégie a produit de la prospérité. Mais le monde change.

Les États-Unis parlent désormais de sécurité économique.  Ils contrôlent l’exportation de technologies sensibles, notamment dans les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle.

La Chine raisonne de plus en plus de la même manière. L’industrie, les matières premières, l’énergie, les données et les technologies sont redevenues des instruments de puissance.

Même la politique climatique entre dans ce rapport de force. À l’approche de la COP31, Pékin critique d’ailleurs les droits de douane américains et européens visant les technologies propres chinoises, preuve que commerce, climat et politique industrielle sont désormais indissociables.

La souveraineté ne consiste donc plus seulement à posséder un drapeau, une monnaie ou une armée. Elle suppose également de conserver la capacité de produire ce dont on ne peut se passer.

Réglementer ce que l’on ne fabrique plus

C’est peut-être ici que se trouve la faiblesse la plus préoccupante de l’Europe. Elle dispose d’un pouvoir réglementaire considérable. Elle peut fixer les normes environnementales. Réglementer l’intelligence artificielle. Décider des émissions automobiles. Encadrer les plateformes numériques. Définir les règles du marché.

Mais une question demeure : que vaut le pouvoir de réglementer une technologie lorsque d’autres possèdent les usines capables de la produire ?

Le Green Deal illustre parfaitement cette contradiction. L’Europe fixe une trajectoire ambitieuse de décarbonation. Mais si les panneaux viennent de Chine, si les batteries dépendent largement de chaînes asiatiques, si le raffinage des terres rares est chinois et si une partie croissante du savoir-faire industriel devient lui-même protégée, la transition peut renforcer certaines dépendances au lieu de les réduire.

La politique climatique ne peut donc plus être séparée de la politique industrielle.

La question ne peut plus être seulement : combien de CO₂ voulons-nous éviter ? Elle doit aussi devenir : où seront produits les équipements permettant de l’éviter ?

Une nouvelle étape dans le rapport de force mondial

Il faut comprendre ce qui se joue. La Chine n’annonce pas qu’elle va fermer son économie. Elle veut continuer à exporter. Elle veut que ses entreprises se développent à l’étranger. Elle veut vendre ses panneaux, ses véhicules électriques, ses batteries, ses technologies numériques. Mais elle souhaite conserver le contrôle des technologies qui constituent désormais son avantage stratégique.

C’est un changement considérable. Pendant longtemps, l’Occident possédait les technologies et la Chine possédait les usines. Demain, la Chine pourrait posséder à la fois les usines et une partie des technologies nécessaires pour les faire fonctionner.

La dépendance deviendrait alors beaucoup plus difficile à corriger.

On peut trouver un autre fournisseur de produits.

Il est beaucoup plus difficile de remplacer celui qui possède le savoir-faire permettant de les fabriquer.

L’Europe doit choisir ce qu’elle refuse de perdre

L’objectif ne peut évidemment pas être de tout produire en Europe. L’autarcie serait économiquement absurde. Aucune économie moderne ne peut maîtriser seule toutes les chaînes de valeur. La véritable question consiste à identifier les domaines dans lesquels la dépendance devient stratégiquement dangereuse. Énergie. Défense. Semi-conducteurs. Intelligence artificielle. Médicaments. Batteries. Raffinage de certains minerais. Technologies nécessaires aux réseaux électriques.

Dans ces secteurs, le prix le plus bas ne peut plus être l’unique critère.

Car le produit le moins cher aujourd’hui peut devenir extrêmement coûteux demain si celui qui le fournit possède également le pouvoir de fermer le robinet.

L’Europe découvre le prix du réel

La Chine applique aujourd’hui une politique que les grandes puissances ont toujours comprise. Une technologie stratégique n’est pas seulement une marchandise. C’est un pouvoir. Washington l’a compris avec les semi-conducteurs. Pékin l’a compris avec les terres rares, le solaire et désormais certaines technologies d’intelligence artificielle et de biotechnologie. L’Europe commence à le redécouvrir. Elle dispose encore d’atouts considérables : chercheurs, industriels, universités, ingénieurs, marché intérieur, capital, expertise scientifique.

Mais reconstruire des chaînes de production exige davantage qu’une stratégie écrite à Bruxelles. Il faut accepter de produire. Accepter les usines. Accepter les infrastructures. Accepter l’énergie nécessaire à leur fonctionnement. Accepter parfois que la souveraineté ait un coût.

Car le problème qui apparaît aujourd’hui dépasse largement la Chine. Pendant trente ans, nous nous sommes demandé :

où fabriquer au meilleur prix ?

La question du monde qui vient est différente : que devons-nous absolument savoir fabriquer nous-mêmes ?

Et c’est peut-être là que commence réellement le retour du réel.

Pour aller plus loin

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