Quand l’État sait, jusqu’où peut-il agir avant l’acte ?

Renseignement, manifestations et IA : le piège de la police prédictive

Les images se répètent. Des milliers de personnes manifestent pour défendre des revendications sociales ou politiques légitimes. Puis, au milieu ou en marge des cortèges, apparaissent des groupes plus mobiles, souvent masqués, parfois organisés, qui cherchent l’affrontement.

Vitrines détruites. Commerces pillés. Mobilier urbain incendié. Policiers blessés. Manifestants pris entre les casseurs et les forces de l’ordre.

Le 17 octobre, Laurent Nuñez attribuait une partie importante des violences à des groupes liés à l’ultragauche. Une semaine plus tard, le ministère de l’Intérieur indiquait encore que des groupes issus de l’extrême gauche radicale et de l’ultragauche avaient tenté de provoquer des attaques contre les forces de l’ordre, les personnes et les biens. Dans le même temps, des groupes violents d’extrême droite ont également été identifiés lors de la mobilisation du 24 octobre.

Le problème n’est donc pas celui des manifestants. Il est celui de groupes violents qui utilisent les manifestations comme terrain d’action. Et une question revient : si certains de ces individus sont connus des services, pourquoi faut-il attendre qu’ils cassent, incendient ou blessent pour intervenir ?

La question paraît simple. La réponse ne l’est pas.

L’État sait de plus en plus

Nous avons changé d’époque. Les services de renseignement disposent aujourd’hui de capacités d’analyse dont leurs prédécesseurs n’auraient même pas rêvé. Réseaux sociaux. Téléphones. Déplacements. Relations entre individus. Images. Données financières. Sources ouvertes. Fichiers administratifs ou judiciaires dans les limites prévues par la loi.

Tout cela peut être recoupé, analysé et replacé dans des réseaux beaucoup plus vastes.

C’est dans ce domaine qu’une entreprise comme Palantir est devenue célèbre. Ses logiciels permettent d’agréger de très grandes quantités de données hétérogènes pour mettre en évidence des relations, des comportements, des événements ou des anomalies difficiles à détecter autrement.

Après les attentats de 2015, la DGSI française a utilisé la technologie Palantir pour renforcer certaines de ses capacités d’analyse. En 2026, le gouvernement a annoncé son remplacement progressif par une solution française développée par ChapsVision, au nom de la souveraineté numérique.

Mais il faut dissiper une confusion. La DGSI et Palantir ne sont pas les services chargés de surveiller les manifestations.

La Direction nationale du renseignement territorial, la DNRT, est aujourd’hui chef de file de la lutte contre les extrémismes violents et intervient dans l’analyse des menaces susceptibles d’affecter l’ordre public. La DGSI précise elle-même que les groupuscules violents opérant en marge des manifestations relèvent du renseignement territorial.

Palantir doit donc être compris ici comme le symbole d’une évolution beaucoup plus profonde : la capacité croissante de l’État à savoir avant.

« Connaître pour agir »

La devise de la DNRT est d’ailleurs particulièrement révélatrice : « Connaître pour agir. »

Sa mission officielle consiste à rechercher, collecter et analyser les renseignements relatifs aux risques susceptibles d’affecter la vie de la Nation. Elle contribue aussi à prévenir et entraver les menaces identifiées. L’État ne découvre donc pas toujours les risques au moment où une vitrine vole en éclats. Il prépare les manifestations. Il surveille les appels publics. Il identifie les groupes à risque. Il analyse les réseaux. Il prépositionne ses forces. L’efficacité de cette anticipation a été visible le 24 octobre. Le ministère de l’Intérieur estime que la préparation et le prépositionnement des forces ont permis d’entraver une grande partie des actions violentes qui avaient été envisagées.

Pour la mobilisation du 31 octobre, l’État est allé encore plus loin. Le ministère a identifié sur les réseaux sociaux certains appels explicites à la violence, aux pillages et à l’insurrection. Des rassemblements nocturnes sont interdits et 70 000 policiers et gendarmes mobilisés. Nous avons donc une première réponse à notre question.

Le renseignement permet déjà d’agir avant les violences. Mais pas contre chaque individu.

Connaître quelqu’un n’autorise pas à l’arrêter

C’est ici que commence le problème démocratique. Supposons qu’un individu ait déjà été arrêté lors de manifestations violentes. Qu’il fréquente des groupes radicaux. Qu’il participe à des discussions où l’affrontement est évoqué. Qu’il se rende à une nouvelle manifestation.

Peut-on l’arrêter avant qu’il n’ait commis quoi que ce soit ?

Dans un État de droit, la réponse ne peut pas être : « Nous pensons qu’il va recommencer. » Le fait d’être connu des services n’est pas une infraction. Avoir des opinions radicales n’est pas une infraction. Participer à une manifestation n’est pas une infraction. Même fréquenter des personnes violentes ne suffit pas à justifier une arrestation. La difficulté tient précisément à cela : le renseignement raisonne en probabilités et en risques ; la justice doit raisonner en faits et en infractions.

Peut-on arrêter quelqu’un pour ce qu’il pourrait faire ?

C’est la frontière que les technologies modernes rendent de plus en plus difficile à tracer.

Avec suffisamment de données, un système peut commencer à identifier un profil de risque. Cet individu fréquente tel réseau. Il s’est rendu à tels événements. Il utilise certains canaux. Il connaît certaines personnes. Il s’est déjà trouvé à proximité d’incidents violents. Peut-être même qu’un algorithme pourrait finir par lui attribuer une probabilité de participation à de futurs troubles.

Mais que fait-on de cette probabilité ?

À partir de quel seuil prive-t-on quelqu’un de sa liberté ? 70 % ? 90 % ? 99 % ?

Et surtout : qui décide ? Le policier ? Le préfet ? Le juge ? L’algorithme ?

La tentation de la police prédictive

Nous approchons alors d’un concept longtemps réservé à la science-fiction : la police prédictive. Il ne s’agit plus seulement d’enquêter après une infraction. Il s’agit d’utiliser des données pour anticiper l’endroit, le groupe ou l’individu où elle pourrait se produire.

Le bénéfice potentiel est évident. Empêcher une attaque vaut mieux que constater les dégâts après. Éviter qu’un policier ou un manifestant soit blessé vaut mieux que retrouver l’agresseur le lendemain. Empêcher un commerce d’être pillé vaut mieux que l’indemniser ensuite. Mais le risque démocratique est tout aussi évident.

À force de vouloir prévenir le passage à l’acte, on pourrait finir par sanctionner l’intention supposée plutôt que l’acte commis.

La démocratie accepte une part de risque

C’est difficile à admettre. Une démocratie libérale accepte qu’une certaine quantité de risque subsiste. Parce qu’elle protège la liberté. La liberté de circuler. De penser. De rencontrer. De manifester. De contester le pouvoir.

Elle ne peut pas empêcher tout comportement dangereux sans surveiller et contrôler chacun de manière permanente.

Une société parfaitement sûre pourrait devenir une société parfaitement surveillée.

C’est ce dilemme que les nouvelles technologies rendent beaucoup plus concret. Pendant longtemps, l’État ne savait tout simplement pas. Demain, il pourrait savoir énormément. La question ne sera donc plus : pouvons-nous surveiller ?

Mais : que nous autorisons-nous à faire de ce que nous savons ?

 

Les manifestations rendent le dilemme particulièrement visible

La manifestation constitue précisément l’un des endroits où cette tension est maximale. Le droit de manifester est une liberté fondamentale. La police nationale rappelle elle-même que sa mission consiste à permettre l’exercice de cette liberté, protéger les personnes et faire cesser les violences.

Le problème apparaît lorsqu’une minorité violente utilise la foule comme protection.

La police doit alors distinguer : le manifestant ; le militant radical ; le casseur potentiel et celui qui vient de commettre une infraction. De loin, tous peuvent parfois se ressembler. Et une intervention trop précoce peut transformer une manifestation pacifique en confrontation.

L’intelligence artificielle va encore compliquer cette frontière

Nous n’en sommes qu’au début. L’intelligence artificielle va rendre les capacités d’analyse infiniment plus puissantes. Elle pourra croiser davantage d’informations. Repérer des changements de comportement. Identifier des réseaux. Détecter la préparation d’actions coordonnées. Analyser des milliers de messages ou d’images en quelques secondes.

Elle pourra également produire des erreurs. Confondre corrélation et intention. Surévaluer certains comportements. Reproduire les biais des données qui l’alimentent. Et donner à une hypothèse informatique l’apparence rassurante d’une conclusion scientifique.

Le danger serait alors que l’humain cesse de demander : « Qu’a-t-il fait ? » pour demander : « Que dit le système à son sujet ? »

Palantir pose finalement la mauvaise question

On pourrait demander : « Pourquoi disposer de technologies aussi puissantes si elles ne permettent pas d’arrêter les casseurs avant qu’ils passent à l’acte ? »

Mais ce serait poser la question à l’envers. La véritable question est : jusqu’où voulons-nous autoriser l’État à utiliser ces technologies pour intervenir avant le passage à l’acte ?

Nous voulons éviter les violences. Mais accepterions-nous qu’un préfet puisse interdire de manifester sur la base d’un profil algorithmique ? Qu’une personne soit arrêtée parce qu’un logiciel estime qu’elle présente un risque élevé ? Que les réseaux sociaux, déplacements et relations de milliers de manifestants soient croisés systématiquement ?

Probablement pas. Et c’est précisément cette limite qui protège aussi le citoyen innocent.

Pourtant, l’inaction n’est pas davantage acceptable

Il serait trop facile de conclure qu’il ne faut rien changer. Lorsque les services disposent d’informations précises sur la préparation d’actions violentes, la société attend qu’ils les utilisent. Lorsque des individus appellent publiquement au pillage ou à l’agression, l’État dispose déjà de moyens juridiques pour intervenir.

Lorsque des armes sont transportées vers un rassemblement, des contrôles peuvent être effectués.

Lorsque des groupes se constituent dans le but de commettre des violences, le droit permet certaines interventions.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre liberté absolue et contrôle total.

Il est de savoir où placer le seuil de l’intervention préventive.

 

La technologie ne décidera pas à notre place

C’est peut-être la principale leçon de cette séquence. Nous sommes fascinés par la puissance des technologies. Palantir. Intelligence artificielle. Reconnaissance faciale. Analyse comportementale. Croisement massif de données. Mais aucune de ces technologies ne peut répondre à la question essentielle.

Quelle quantité de liberté sommes-nous prêts à abandonner pour gagner quelle quantité de sécurité ?

Cette décision ne doit appartenir ni à Palantir, ni à ChapsVision, ni à un algorithme.

Elle appartient au droit. Aux juges. Au Parlement. Et finalement aux citoyens.

Quand l’État sait

Nous allons vers un monde dans lequel l’État saura de plus en plus de choses avant qu’elles ne se produisent. C’est une chance. Le renseignement peut sauver des vies. Éviter des attentats. Empêcher des violences. Protéger les manifestants comme les policiers.

Mais la puissance de ces outils augmente la responsabilité démocratique de ceux qui les utilisent.

Car la frontière la plus importante ne séparera bientôt plus celui qui sait de celui qui ignore. Elle séparera deux conceptions de la société. Dans la première, l’État attend l’infraction et intervient parfois trop tard. Dans la seconde, il intervient avant — mais risque de juger l’individu sur ce qu’il pourrait faire.

Entre les deux se trouve l’État de droit. Et peut-être la question politique essentielle des prochaines années : comment prévenir le crime sans commencer à punir l’intention ?

Il existe en droit français un régime permettant d’aller beaucoup plus loin dans la prévention : l’état d’urgence.

Lorsqu’il est déclaré, le ministre de l’Intérieur peut assigner à résidence une personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics. Le préfet peut lui interdire certaines zones.

Le droit français connaît déjà une forme d’intervention avant le passage à l’acte.

Mais parce qu’elle porte atteinte à des libertés fondamentales, cette possibilité reste réservée à des circonstances exceptionnelles et demeure soumise au contrôle du juge.

La question n’est donc pas de savoir si l’État peut agir préventivement. Il le peut déjà. La question est de savoir dans quelles circonstances nous acceptons de lui donner ce pouvoir.

 

Certains dirigeants ont fait le choix de la prédiction, voir « Qui sont les nouveaux prédateurs »

 

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