Faut-il craindre l’escalade militaire ?

Concernant la guerre entre la Russie et l’Ukraine les Américains se sont abstenus de franchir la ligne rouge. Doit-on crier à la trahison ? On avait déjà taxé Obama de lâcheté pour ne pas être intervenu pour la Crimée. On avait critiqué Biden pour avoir dit qu’il n’enverrait jamais de soldats américains en Ukraine et pour sa lenteur à franchir les lignes rouges de la fourniture d’équipements militaires de plus en plus meurtriers.

Si ces deux présidents démocrates, aux antipodes de ce qu’incarne Poutine, se sont montrés si prudents, ce n’était pas pour ménager la Russie mais parce qu’ils savaient que si l’escalade venait tout à coup à échapper à leur contrôle, leur opinion publique se retournerait contre eux.

Ce constat met en lumière plusieurs leçons sur la complexité des relations internationales, la dynamique des conflits et les limites de l’engagement militaire, surtout dans un contexte où les intérêts nationaux et l’opinion publique sont des facteurs déterminants :

1. Les réalités géopolitiques priment sur les aspirations idéologiques

Les décisions prises par les présidents Obama et Biden reflètent une réalité géopolitique. Même si les valeurs démocratiques et les droits de l’homme sont souvent mises en avant, en pratique, les dirigeants doivent naviguer dans un paysage politique où les considérations de sécurité nationale et de pragmatisme pèsent lourd. La prudence face à l’escalade militaire avec la Russie est un exemple de ce réalisme géopolitique.

2. Conséquences de l’opinion publique sur la politique étrangère

L’opinion publique joue un rôle crucial dans la définition des politiques étrangères. Les présidents américains savent qu’un éclatement d’un conflit militaire majeur pourrait engendrer un retournement de l’opinion publique, mettant en danger leur position politique. Cela souligne l’importance de la légitimité démocratique et de la capacité des dirigeants à justifier leurs actions face à leurs concitoyens.

3. La notion de trahison et ses conséquences

Crier à la trahison peut être une réaction émotionnelle face à des choix difficiles, mais cela ne change pas la réalité des décisions stratégiques qui doivent être prises. Les critiques des présidents pour leur approche mesurée mettent en lumière une tendance commune à attendre des actions militaires immédiates sans considérer les implications à long terme d’un tel engagement. Cette dynamique peut engendrer un sentiment de désillusion parmi les alliés et ceux qui espèrent un soutien immédiat.

4. L’importance d’évaluer les risques d’escalade

La prudence dans les décisions militaires est souvent dictée par la nécessité d’éviter une escalade incontrôlée du conflit. Les dirigeants doivent évaluer non seulement les bénéfices potentiels de l’intervention, mais aussi les conséquences dévastatrices de l’échec ou d’une escalade incontrôlée. Cette évaluation est cruciale pour maintenir la stabilité régionale et éviter des pertes humaines massives.

5. Limites de l’engagement militaire à l’étranger

Le retrait américain des engagements militaires, à la lumière de conflits récents, souligne la question de la durabilité et de l’efficacité des interventions militaires à l’étranger. Cela incite à un examen critiquedes stratégies militaires et à une prise de conscience que les solutions militaires ne résolvent pas toujours les problèmes politiques sous-jacents

6. La nécessité d’évaluer la menace à son juste niveau :

L’époque précédant la Seconde Guerre mondiale est un sujet d’étude fascinant et tragique, particulièrement en ce qui concerne les décisions prises par les puissances européennes face aux ambitions expansionnistes d’Adolf Hitler. La situation qu’a connu Pierre-Étienne Flandin, ministre des Affaires étrangères français, illustre bien les dilemmes auxquels étaient confrontés les dirigeants européens à cette époque.

En mars 1936, les troupes allemandes menacent de réoccuper la Rhénanie, une action qui viole les dispositions du traité de Versailles. Cette occupation est perçue comme un défi direct à l’ordre établi après la Première Guerre mondiale. En réponse, Flandin comprend la nécessité de faire appel à une intervention militaire, arguant que le rapport de force était encore en faveur des Alliés à cette époque. Pourquoi ce fut une opportunité manquée ?

Flandin estimait qu’une démonstration de force à ce moment-là aurait pu dissuader Hitler de continuer son expansion territoriale. En effet, l’occupation de la Rhénanie est souvent considérée comme un tournant décisif où les Alliés ont eu l’opportunité d’arrêter le mouvement expansionniste d’Hitler, qui ne s’attendait pas à une réaction militaire. Leur refus de s’engager, peut être perçu comme une occasion manquée.

La décision de ne pas intervenir témoigne également de la psychologie de la période, marquée par des traumatismes issus de la Première Guerre mondiale. Les dirigeants européens étaient hésitants à se lancer dans des conflits militaires, craignant de revivre l’horreur des combats de 1914-1918. Flandin alla demander le soutien des Anglais qui refusèrent.

L’échec de l’intervention a permis à Hitler de tester les limites de la volonté des puissances européennes. Sa confiance a progressivement augmenté, et il a commis des actions de plus en plus audacieuses, telles que l’annexion de l’Autriche (Anschluss) en 1938 et l’exigence d’incorporer les Sudètes, vivant en Tchécoslovaquie, dans le Reich, ce qui a conduit aux Accords de Munich. La non-intervention à ce stade a indubitablement renforcé la position d’Hitler.

L’épisode de la Rhénanie est souvent cité comme un exemple des conséquences d’un manque de volonté politique et d’une stratégie d’apaisement face à des régimes autoritaires. À partir de là, plusieurs leçons peuvent être tirées :
L’importance de la fermeté diplomatique : Une réaction rapide et cohérente aux provocations peut parfois prévenir des conflits futurs.
Évaluation des rapports de force : Un rapport de force favorable au départ ne doit pas être sous-estimé, car les futurs équilibres peuvent évoluer rapidement.
Conséquences à long terme des décisions : Les décisions prises aujourd’hui peuvent avoir des répercussions à long terme. Le refus d’une action militaire a finalement conduit à l’escalade de la guerre en Europe.

L’échec d’intervenir militairement en 1936 pour protéger la Rhénanie face à Hitler souligne le dilemme entre la paix et la guerre, ainsi que la complexité des choix politiques en période de tensions internationales. Une résistance face à l’agression peut parfois empêcher des conflits futurs, tandis qu’une politique d’apaisement peut, au contraire, encourager des expansions militaires plus agressives. Cet épisode demeure pertinent dans l’analyse contemporaine des relations internationales et des stratégies de prévention des conflits

7. Comparaison n’est pas raison :

Les ambitions expansionnistes d’Hitler étaient déclarées et annoncées. Son réarmement, en violation des clauses du traité de Versailles, était constaté et connu. Aujourd’hui, le postulat affirmant que la Russie va envahir l’Europe est-il réaliste ? La Russie a-t-elle les moyens militaires, économiques et démographiques pour se heurter à l’OTAN ? Une telle expansion répond-elle à la nécessité de défendre ses intérêts vitaux ? La Russie ne verrait-elle pas plutôt l’Europe comme un marché de qualité pour y vendre ses matières premières ? Menacer la Russie de poursuivre le conflit ukrainien a-t-il un sens pour les Ukrainiens qui, à présent, ne disposent plus de l’armement américain, ainsi qu’en a décidé le président Trump ?

Qu’en pensez-vous ?

Profitez-en pour découvrir l’étonnante histoire de Pierre-Etienne FLANDIN :

 

Commentaires récents

  • laurent
    12 mars 2025 - 17h45 · Répondre

    Merci Marc pour cette réflexion qui nous rappelle que l’histoire bégaye souvent. Peut être le sais tu, mais la conférence de Munich avait été suggéré à Hitler par Roosevelt, le President américain, ( non pas qu’il y soit impliqué directement, mais cette conférence a été organisée par l’Allemagne à sa suggestion) et la raison essentielle qui a conduit les français a ne pas intervenir ( ce qui a été décidé dès avant la conférence) a été de ne pas disposer de moyens aériens suffisants. C’est ainsi que se mis en place un tandem entre Jean Monnet et William Bullit ( ambassadeur américain) pour faire financer la première ligne de production d’avions de combat (destinés à la France idéalement) en 1936. Ils envisageaient même de saisir en France les bas de laine en or des citoyens US ( qui depuis 1933 se voyaient interdit de détenir de l’or en raison du new deal et d’une loi US). Le plan de récupération de l’or a été refusé par Paul Reynaud, mais il a bien commencé quelques commandes d’avions. … et lorsque la France a finalement dû signer les accords de Montoire ( en juin 1940), d’un revers de plume, les avions promis à la France ont été transférés à l’Angleterre ( Personnellement, je pense que c’était une très bonne chose). Les guerres ont toujours leur arrière cours. C’est ainsi, et autant qu’on en puisse juger, au 20 ème siècle ce fut toujours le cas.

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Commentaires

  • laurent 12 mars 2025 à 17h45Merci Marc pour cette réflexion qui nous rappelle que l'histoire bégaye souvent. Peut être le sais tu, mais la conférence