L’obtention du droit de vote des femmes en France, actée en 1944 et exercée pour la première fois en 1945, est souvent présentée comme une évidence tardive, presque mécanique. Elle fut en réalité l’aboutissement d’un combat intellectuel, politique et juridique ancien, heurté, et révélateur des contradictions de la République française. Bien avant la Libération, le principe du suffrage féminin avait été posé, argumenté et même juridiquement préparé dès la fin du XIXᵉ siècle.

Le rapport Buisson : une reconnaissance fondatrice du droit naturel
L’un des textes fondateurs du suffrage féminin en France est le rapport Buisson, présenté par Ferdinand Buisson, grande figure du républicanisme laïque. Ce rapport ne se contente pas d’un plaidoyer moral : il inscrit le droit de vote des femmes dans une conception philosophique exigeante de la démocratie.
Buisson y affirme un principe décisif :
« La démocratie se reconnaît à ce signe qu’elle considère le droit de suffrage comme un droit naturel dépendant de la personne humaine et indépendant des circonstances matérielles et morales, économiques et sociales où celle-ci peut se trouver. »
Cette phrase marque une rupture majeure. Le suffrage n’est plus une concession liée à la fonction sociale, à l’instruction ou à la situation familiale ; il devient un droit inhérent à la personne humaine. En reconnaissant ce principe, le rapport Buisson admet sans ambiguïté que l’exclusion des femmes du corps électoral constitue une anomalie démocratique.
Une stratégie prudente : la progressivité du suffrage
Cependant, fidèle à l’esprit pragmatique de la Troisième République, le rapport Buisson ne préconise pas une réforme brutale. Il propose une solution progressive, distinguant le vote municipal du vote politique national.
Concrètement, il suggère de modifier l’article 14, alinéa 2, de la loi municipale du 5 avril 1884, pour y inscrire une formulation révolutionnaire pour l’époque :
« Sont électeurs tous les Français de deux sexes, âgés de vingt et un ans accomplis et n’étant dans aucun cas d’incapacité prévu par la loi. »
Dans l’immédiat, le rapport prévoit :
- le droit de vote des femmes aux élections municipales, d’arrondissement et générales,
- leur éligibilité aux conseils correspondants,
- la possibilité pour les femmes d’être déléguées sénatoriales.
Cette approche graduelle vise à désamorcer les peurs : peur de l’influence du clergé sur les femmes, peur d’un vote jugé « conservateur », peur enfin d’un bouleversement de l’équilibre politique républicain.

1918 : Flandin et la reconnaissance parlementaire du suffrage féminin
La Première Guerre mondiale change profondément les mentalités. Les femmes ont tenu l’économie, l’administration, les services publics pendant que les hommes combattaient. Le retour à l’ordre ancien devient de plus en plus difficile à justifier.
C’est dans ce contexte que Pierre-Étienne Flandin présente, le 18 octobre 1918, son rapport au nom de la Commission du suffrage universel sur la proposition de loi Dussaussoy. Ce texte constitue une étape décisive : pour la première fois, une large partie de la représentation nationale admet que le suffrage féminin est politiquement légitime.
Flandin s’inscrit dans la continuité intellectuelle de Buisson, tout en tenant compte des réalités parlementaires. Son rapport reconnaît le rôle fondamental des femmes dans la nation et la nécessité d’élargir la citoyenneté politique. La Chambre des députés vote à plusieurs reprises en faveur du suffrage féminin.
Mais le Sénat bloque.

Le paradoxe républicain : quand la démocratie se méfie du peuple
L’opposition sénatoriale révèle une contradiction profonde de la Troisième République. Les sénateurs, souvent radicaux ou modérés, craignent que le vote féminin ne renforce les forces conservatrices, religieuses ou traditionalistes. La démocratie, paradoxalement, redoute l’expression d’une partie du peuple.
Ainsi, malgré les principes proclamés, malgré les rapports Buisson et Flandin, malgré les votes répétés de la Chambre, le suffrage féminin reste lettre morte pendant plus de vingt ans. La République préfère ajourner l’égalité plutôt que risquer un déséquilibre politique.
1944–1945 : une conquête tardive, mais irréversible
Il faudra l’effondrement de 1940, la Résistance et la refondation institutionnelle pour que la question soit tranchée. En 1944, le Gouvernement provisoire du Général de Gaulle, reconnaît enfin le droit de vote et d’éligibilité des femmes. En avril 1945, elles votent pour la première fois aux élections municipales.
Ce moment historique n’est pas une rupture soudaine, mais l’aboutissement d’un long chemin intellectuel et politique entamé dès la fin du XIXᵉ siècle.

Conclusion : une victoire préparée par les textes
Le suffrage féminin en France n’est pas né d’un hasard ni d’un simple élan moral. Il fut pensé, théorisé et juridiquement préparé par des républicains comme Ferdinand Buisson et Pierre-Étienne Flandin, bien avant d’être appliqué par le Général de Gaulle.
Leur œuvre rappelle une vérité essentielle : les grandes avancées démocratiques ne surgissent jamais spontanément. Elles mûrissent longtemps dans les rapports, les commissions, les débats parlementaires, avant de devenir des évidences historiques.