Le monde n’est pas bipolaire. Il est triangulaire.

On a longtemps cru que les relations internationales opposaient des blocs. Occident contre le reste du monde. Démocraties contre autocraties.

La réalité aujourd’hui est plus subtile, plus froide, plus cynique : le monde fonctionne comme un jeu à trois bandes.

🎯 Le cas vénézuélien : une leçon de réalisme

Les États-Unis frappent fort. Nicolás Maduro est capturé. Le pétrole vénézuélien passe sous influence américaine. Logique impériale classique. Mais une question surgit immédiatement : où est la Russie ?

🧊 Moscou, allié… immobile

Sur le papier, Vladimir Poutine est un allié de Caracas. Le Venezuela appartient à l’orbite anti-américaine, proche des BRICS. La logique voudrait que la Russie ait une réaction forte, manifeste un soutien concret et une riposte diplomatique ou stratégique.

Rien de tout cela. Moscou condamne… mais avec prudence. Demande des “éclaircissements”. Exprime un soutien… sans agir.

Pourquoi ?

⚖️ La hiérarchie des priorités

Parce que pour le Kremlin, la priorité n’est pas Caracas. C’est Kiev.

La guerre en Ukraine structure toute la politique étrangère russe. Entrer frontalement en conflit avec Washington au Venezuela reviendrait à ouvrir un nouveau front, affaiblir sa position en Europe et compromettre d’éventuelles négociations.

👉 Poutine choisit donc de ne pas choisir.

🧠 Le réalisme brut : Dmitry Medvedev le reconnaît à demi-mot : les États-Unis défendent leurs intérêts — politiques et économiques — avec constance. Il admet que l’Amérique latine est dans leur zone d’influence et que le pétrole est leur objectif. Ils agissent en conséquence. Sous-entendu, nous faisons de même en Ukraine.

Un raisonnement qui valide, implicitement, la logique des sphères d’influence.

🛢️ Le pétrole, nerf du jeu

Derrière cette crise, il y a une réalité simple : le Venezuela détient l’une des plus grandes réserves mondiales

Pour Moscou, l’enjeu est aussi économique, ses investissements au Vénézuéla sont menacés et sa présence énergétique est remise en cause.

L’oligarque Oleg Deripaska alerte : si Washington contrôle le Venezuela — et le Guyana —
👉 il pourrait dominer plus de la moitié des réserves mondiales.

Mais là encore : la Russie observe. Elle ne bloque pas.

🎭 La fin des illusions

Pendant des années, Moscou s’est présenté comme le protecteur des États anti-occidentaux, héritier d’une solidarité “tiers-mondiste” et le contrepoids à l’hégémonie américaine. Cette image vole en éclats. Comme le souligne l’analyste Vladimir Rouvinski :  » la Russie a cultivé une illusion de puissance protectrice… qu’elle ne peut pas assumer. »

 

🔥 Iran : la répétition du même schéma

Regardons maintenant l’Iran. Le pays est attaqué. Les États-Unis et son allié Israël frappent massivement. Le détroit d’Ormuz devient un levier stratégique mondial.

Et pourtant : où sont les alliés de l’Iran ?

🧊 Russie : soutien… sans engagement

Moscou condamne, proteste…mais n’intervient pas militairement. Elle fournit au mieux du renseignement, voire un appui indirect. Mais elle refuse l’escalade.

Pourquoi ? toujours l’Ukraine.

 

🧘 Chine : puissance… prudente

Xi Jinping adopte la même ligne en appelant au cessez-le-feu et à la médiation diplomatique. Mais aucune intervention militaire (foreignaffairs.com)

Pourquoi ?

👉 La Chine dépend du pétrole du Golfe et elle se doit de protéger ses routes commerciales, alors elle refuse une confrontation directe avec les États-Unis

🛢️ États du Golfe : prudence stratégique

Autre paradoxe : les États du Golfe sont ciblés par l’Iran, mais ne ripostent pas et ne basculent pas dans une guerre totale. Bien que l’Arabie saoudite et l’Iran fassent partie des BRICS, les monarchies du Golfe restent silencieuses militairement.

Pourquoi ?

Ils dépendent de la protection américaine et craignent une escalade régionale incontrôlable, alors ils privilégient la stabilité énergétique. L’Iran a montré que la République islamique peut détruire les installations pétrolières du Golfe en les bombardant avec leurs missiles.

Donc, même lorsqu’ils condamnent, les monarchies ne déclenchent pas l’embrasement.

🧠 La logique commune

Dans les deux crises — Venezuela et Iran — le même mécanisme apparaît :

👉 aucun acteur ne joue “tout” sur un seul front
👉 chacun hiérarchise ses priorités
👉 chacun évite l’escalade globale

Résultat : les alliances existent, mais elles ne sont jamais absolues

🔺 Le triangle des contraintes

Le Venezuela révèle une mécanique fondamentale :

  • Washington agit
  • Moscou calcule
  • Caracas subit

Chaque décision est contrainte par une autre relation : aider Maduro complique la relation avec Washington. Ne rien faire fait perdre en crédibilité. Agir trop fort risque de provoquer l’escalade globale.

Résultat : l’inaction devient une stratégie.

Les relations internationales ne sont pas un affrontement. Elles sont un arbitrage permanent entre intérêts, priorités et risques.

Le Venezuela n’est pas seulement une crise locale. C’est une démonstration.

Dans le monde réel, les alliés ne sont pas fidèles. Ils sont… conditionnels.

Et dans ce jeu à trois bandes, la vraie question n’est pas :  “qui est avec qui ? ”mais : “au détriment de qui ?”

 

Mais un autre phénomène, plus discret, vient compliquer encore le jeu : la remise en cause du dollar.

Depuis les années 70, un principe structure l’ordre mondial : le pétrole se vend en dollars.

Ce système — le “pétrodollar” — donne aux États-Unis un pouvoir unique qui leur permet de financer leur dette, de contrôler les flux financiers et de sanctionner leurs adversaires. Mais aujourd’hui, ce système se fissure.

De plus en plus de pays cherchent à commercer autrement : en yuan, en roubles, en monnaies locales ou via des accords bilatéraux.

Les BRICS encouragent cette dynamique afin de réduire la dépendance au dollar, échapper aux sanctions américaines et retrouver une souveraineté monétaire. Mais, en même temps, certains pays bénéficient de la protection militaire américaine, commercent avec les États-Unis et dépendent de leur sécurité… tout en cherchant à sortir du dollar.

Ce n’est pas une contradiction. C’est une stratégie.

On accepte la protection… sans accepter la dépendance totale.

On veut bénéficier de la sécurité américaine, tout en diversifiant son économie dans une monnaie en transition.

🔺 Le triangle ultime : sécurité / économie / monnaie

Le monde fonctionne désormais sur trois axes :

  1. Sécurité → dominée par les États-Unis
  2. Économie réelle → multipolaire
  3. Monnaie → en recomposition

Chaque État arbitre entre ces trois dimensions : rester sous protection américaine, commercer avec la Chine et réduire l’usage du dollar.

Venezuela et Iran : illustrations concrètes

  • Le Venezuela ouvre son pétrole aux États-Unis, mais reste idéologiquement anti-américain
  • L’Iran défie Washington, mais ses alliés n’interviennent pas
  • Les États du Golfe coopèrent avec les États-Unis tout en diversifiant leurs partenaires financiers

🧩 Conclusion

Le monde n’est plus seulement un jeu à trois bandes. C’est un jeu à trois dimensions : militaire, économique et monétaire.

Et dans ce système : les alliances sont flexibles, les intérêts sont hiérarchisés et les dépendances sont négociées.

Et au fond, la question devient : peut-on être protégé par une puissance… sans dépendre de sa monnaie ?

 

 

 

 

 

 

 

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