1926 : l’Europe croyait à la paix, elle préparait déjà ses fractures

Il y a cent ans, l’Europe voulait croire que la guerre appartenait au passé.

Huit années seulement s’étaient écoulées depuis l’armistice de 1918. Les cicatrices de la Grande Guerre étaient encore partout : dans les villes, dans les finances publiques, dans les familles et dans la mémoire de millions d’Européens.

Pourtant, en 1926, quelque chose ressemblait à l’espoir.

La France et l’Allemagne se rapprochaient. L’Allemagne entrait à la Société des Nations. Aristide Briand et Gustav Stresemann étaient récompensés pour leur politique de réconciliation. La diplomatie semblait progressivement prendre le pas sur la confrontation. On allait parler de « l’esprit de Genève ».

Avec le recul d’un siècle, cette année apparaît pourtant sous un jour beaucoup plus ambigu. Car au moment même où l’Europe construisait les instruments de la paix, les premières fractures du monde qui conduirait aux années 1930 étaient déjà visibles.

Après la guerre, construire la paix

L’Europe de 1926 est obsédée par une question : comment empêcher une nouvelle guerre ? La réponse semble résider dans le droit international et la coopération entre les nations. Créée après la Première Guerre mondiale, la Société des Nations doit permettre de régler les différends autrement que par les armes. Son ambition est considérable : faire de la négociation, de l’arbitrage et de la sécurité collective des alternatives durables au rapport de force.

La guerre de 1914-1918 a été si meurtrière que l’idée d’une organisation internationale capable d’empêcher son retour rencontre un immense espoir. Mais il manque encore un acteur essentiel : l’Allemagne.

L’Allemagne revient dans le concert des nations

Le 8 septembre 1926, l’Allemagne entre officiellement à la Société des Nations. L’événement est majeur. Huit ans après sa défaite, elle retrouve une place dans l’ordre diplomatique européen. Cette réintégration est notamment le fruit du rapprochement engagé entre deux hommes : Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères, et Gustav Stresemann, son homologue allemand.

Les accords de Locarno, signés en 1925, avaient déjà préparé ce rapprochement en stabilisant notamment les frontières occidentales de l’Allemagne. L’entrée dans la SDN en constitue l’aboutissement symbolique. Briand et Stresemann incarnent alors l’idée qu’une autre Europe est possible : une Europe dans laquelle les États acceptent de régler leurs différends par la négociation plutôt que par la guerre. Pendant quelques années, l’Europe peut croire qu’elle a trouvé une méthode pour conjurer ses vieux démons.

 

Gustav Stresemann devant l’Assemblée de la Société des Nations à Genève, septembre 1926. L’Europe croit alors pouvoir construire durablement la paix par la sécurité collective.

L’esprit de Genève

Cette période donne naissance à ce que l’on appellera « l’esprit de Genève ». L’idée est simple et séduisante. Les États discutent. Les conflits peuvent être arbitrés. La diplomatie multilatérale est censée limiter les engrenages militaires. La paix ne dépendrait plus seulement des rapports de force, mais de règles communes acceptées par tous. C’est l’un des grands espoirs politiques de l’entre-deux-guerres.

Mais une difficulté apparaît immédiatement : une organisation internationale est-elle réellement capable de faire respecter ses décisions si ses membres restent entièrement libres de les appliquer ou non ?

Cette question, Pierre-Étienne Flandin la posera quelques années plus tard avec une remarquable netteté.

1932 : Flandin doute déjà de la SDN

En 1932, six ans après l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations (SDN), le contexte a profondément changé.

La question du désarmement est devenue centrale. L’Allemagne obtient l’égalité des droits en matière d’armement avec la France, évolution que Pierre-Étienne Flandin considère comme une victoire politique allemande. Il craint qu’il devienne de plus en plus difficile de contrôler son réarmement.

C’est à ce moment qu’il porte un jugement sévère sur la capacité de la Société des Nations à empêcher une nouvelle guerre. Il ne critique pourtant pas le principe de l’institution. Bien au contraire :

« L’idée était bonne de vouloir réunir dans un organisme international tous les pays de façon à prévenir tout conflit armé entre eux après ce que nous avons vécu avec la guerre 14-18. »

Son objection porte sur les moyens. Selon Flandin, la conception française aurait dû donner à la SDN de véritables moyens coercitifs, avec un état-major et une force placés sous l’autorité de l’organisation. Cette conception fut écartée au profit d’un système dans lequel la souveraineté des États demeurait entière et où la SDN disposait essentiellement d’un pouvoir moral.

Autrement dit, la Société des Nations pouvait condamner. Elle pouvait recommander. Elle pouvait appeler les États à agir. Mais elle ne disposait pas elle-même des moyens nécessaires pour imposer l’exécution de ses décisions.

Flandin résumera d’ailleurs cette contradiction : la SDN devait être le « gendarme » contre les États qui violaient les règles, mais elle ne disposait pas des instruments coercitifs nécessaires pour remplir ce rôle.

La question qu’il pose est redoutablement simple : que vaut une organisation chargée de préserver la paix si elle ne peut pas faire respecter ses propres décisions ?

Cette analyse de Pierre-Étienne Flandin et, plus largement, son rôle dans les grandes crises politiques de l’entre-deux-guerres sont développés dans mon livre Pierre-Étienne Flandin, une âme républicaine.

 

Pierre-Etienne FLANDIN

Une interrogation qui dépasse la SDN

Cette faiblesse deviendra progressivement évidente. La crise de Mandchourie, l’expansion japonaise, puis l’agression italienne contre l’Éthiopie montreront les limites d’une sécurité collective reposant principalement sur la volonté des États membres.

Le problème de la SDN n’était donc pas l’absence de principes. Les principes existaient. Le problème était l’écart entre la norme et la puissance nécessaire pour la faire respecter.

C’est précisément ce que Flandin avait identifié. Et cette question ne disparaîtra pas avec la Société des Nations.

De la SDN à l’ONU

La véritable héritière institutionnelle de la Société des Nations n’est pas l’Union européenne. C’est l’Organisation des Nations unies.

Après 1945, les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale cherchent précisément à construire une organisation internationale plus efficace que la SDN. L’ONU conserve l’idée fondamentale d’une organisation réunissant les États souverains, mais elle crée notamment un Conseil de sécurité susceptible d’adopter des décisions contraignantes. Elle tente donc de corriger certaines faiblesses de la SDN. Pour autant, une difficulté demeure.

Que se passe-t-il lorsque l’une des grandes puissances refuse la décision collective ?

Le droit de veto accordé aux membres permanents du Conseil de sécurité traduit cette contradiction. L’ONU peut être extrêmement puissante lorsqu’un consensus existe entre les grandes puissances. Elle peut devenir beaucoup plus impuissante lorsque leurs intérêts s’opposent directement.

La question posée par Flandin en 1932 reste donc étonnamment actuelle : le droit international peut-il réellement préserver la paix s’il ne dispose pas de la puissance nécessaire pour faire respecter le droit ?

Une autre diplomatie allemande

Mais revenons à 1926.

Alors même que l’Allemagne de Stresemann se rapproche de la France et rejoint la Société des Nations, elle conserve des liens importants avec l’Union soviétique. Le 24 avril 1926, Berlin et Moscou signent le traité de Berlin. Les deux pays s’engagent notamment à maintenir leur neutralité si l’un d’eux est attaqué par une puissance tierce.

Il serait évidemment faux d’en conclure que l’Allemagne prépare déjà la Seconde Guerre mondiale. L’histoire n’est jamais aussi mécanique. Mais ce traité montre que Berlin mène simultanément plusieurs politiques.

À l’Ouest, elle cherche sa réintégration dans le système diplomatique européen. À l’Est, elle entretient une relation privilégiée avec une Union soviétique elle-même isolée d’une partie du système international.

La coopération et le rapport de force continuent donc de coexister. Comme souvent en géopolitique.

Pendant que Genève parle, les démocraties vacillent

Un autre phénomène apparaît simultanément. La démocratie parlementaire, qui semblait progresser après 1918, commence à reculer dans plusieurs pays européens. L’Italie est déjà sous le contrôle de Mussolini.

En mai 1926, la Pologne connaît le coup d’État de Józef Piłsudski. Après plusieurs jours de combats à Varsovie, celui-ci impose un nouveau rapport de force politique. Le régime parlementaire n’est pas immédiatement supprimé, mais le pays évolue progressivement vers un système plus autoritaire.

Quelques jours plus tard, le 28 mai, un coup d’État militaire met fin à la Première République portugaise. Il ouvre une longue période autoritaire qui conduira quelques années plus tard à l’Estado Novo d’António de Oliveira Salazar.

Deux coups d’État en quelques semaines. Ils montrent que quelque chose est en train de changer. Une partie de l’Europe commence à douter de la capacité des démocraties parlementaires à répondre aux crises économiques, sociales et nationales.

Au sud de l’Europe, une autre guerre s’achève

Pendant ce temps, au Maroc, la guerre du Rif touche à sa fin. Depuis plusieurs années, Abdelkrim el-Khattabi dirige une révolte contre les puissances coloniales espagnole puis française. Après une offensive franco-espagnole massive, il se rend en mai 1926.

Ce conflit peut sembler périphérique par rapport aux grandes négociations européennes. Il annonce pourtant plusieurs phénomènes qui marqueront le XXe siècle : contestation de la domination coloniale, affirmation des nationalismes et guerres asymétriques.

Alors que l’Europe cherche à organiser la paix sur son propre continent, elle continue donc à faire la guerre ailleurs.

1926 n’est pas 1939

Il faut néanmoins résister à une tentation. Parce que nous connaissons la suite de l’histoire, il serait facile de transformer chaque événement de 1926 en signe annonciateur de la Seconde Guerre mondiale. Ce serait une erreur. Hitler n’est pas encore au pouvoir. La République de Weimar connaît même une période de relative stabilisation. Le rapprochement franco-allemand est réel. Briand et Stresemann croient sincèrement à la possibilité d’organiser durablement la paix européenne. Rien n’est encore écrit. Et c’est précisément ce qui rend cette période intéressante.

L’histoire ne se déroule pas selon un scénario inévitable. Elle dépend de décisions politiques, de crises économiques, de rapports de force, mais aussi d’hommes capables — ou incapables — de préserver les équilibres.

Une paix fragile

Gustav Stresemann meurt en octobre 1929. Quelques semaines plus tard survient le krach de Wall Street. La crise économique mondiale frappe brutalement l’Europe. Le chômage explose. Les classes moyennes s’appauvrissent. Les régimes parlementaires perdent une partie de leur crédibilité. Les mouvements extrémistes progressent.

En Allemagne, le parti nazi, encore marginal quelques années auparavant, devient une force politique majeure.

L’architecture de paix construite pendant les années 1920 ne résistera pas à cette succession de chocs.

En 1932, Flandin considère déjà que la politique de désarmement et l’égalité des droits accordée à l’Allemagne ouvrent la voie à un réarmement difficile à contrôler. Hitler n’est pourtant pas encore chancelier.

Quelques mois plus tard, le 30 janvier 1933, il arrivera au pouvoir.

Et cent ans plus tard ?

Le parallèle avec notre époque doit être manié avec prudence. Le monde de 2026 n’est pas celui de 1926. L’ONU n’est pas la Société des Nations. Les puissances ne sont pas les mêmes. Les conflits contemporains ne reproduisent pas ceux de l’entre-deux-guerres.

Mais certaines interrogations demeurent.

Une organisation internationale peut-elle garantir la paix lorsque les grandes puissances ne partagent plus les mêmes intérêts ? Le droit international peut-il résister durablement au retour des rapports de force ? Une organisation dépourvue de moyens suffisants peut-elle arrêter un État déterminé à employer la force ?

Et inversement, jusqu’où les États sont-ils prêts à abandonner une part de leur liberté d’action pour donner à une organisation internationale les moyens d’être efficace ? C’est ici que la réflexion de Flandin devient particulièrement moderne. Car tout système international repose sur une tension permanente entre deux exigences : la souveraineté des États et l’efficacité de l’action collective.

Trop de souveraineté, et l’organisation commune risque l’impuissance. Trop de pouvoir supranational, et se pose alors une autre question : celle du contrôle démocratique sur le pouvoir transféré. Cette interrogation nous conduit de la SDN et de l’ONU vers un autre débat, celui de la construction européenne.

Non parce que l’Union européenne serait l’héritière de la SDN — elle ne l’est pas — mais parce qu’elle pose sous une autre forme la même question fondamentale : jusqu’où les nations doivent-elles partager leur souveraineté pour agir ensemble ?

Les trois visages de 1926

En trois chroniques, cette année vieille d’un siècle nous aura finalement raconté trois histoires.

La première était celle de Raymond Poincaré, rappelé au pouvoir lorsque la crise du franc menaçait la confiance dans les finances françaises.

La deuxième était celle de Pierre-Étienne Flandin et de l’aéronautique, au moment où une technologie nouvelle devenait une industrie stratégique et exigeait une politique de long terme.

La troisième est celle d’une Europe persuadée qu’elle pouvait désormais organiser durablement la paix.

Trois sujets apparemment éloignés. Et pourtant un même enseignement. La monnaie repose sur la confiance. L’industrie repose sur la continuité et la capacité à préparer l’avenir. La paix repose sur les règles — mais aussi sur la capacité de les faire respecter.

En 1926, aucune de ces trois choses n’était définitivement acquise.

Cent ans plus tard, elles ne le sont toujours pas.

Pour aller plus loin
Une partie des analyses et citations de Pierre-Étienne Flandin utilisées dans cette chronique sont développées dans ma biographie Pierre-Étienne Flandin, une âme républicaine.

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